Education populaire et libertaire
Hugues Lenoir

Sans vouloir faire du mouvement libertaire et des militants anarchistes les inventeurs de l’éducation populaire (EP ou Educ-pop), il me semble opportun de montrer que, parmi les nombreux initiateurs de cette démarche d’éducation, les libertaires firent partie des pionniers d’un processus pluriel tant du point de vue des idéologies qui le constituèrent et l’alimentent encore que des pratiques sociales qui s’y développèrent. À cela, une raison au moins, c’est la minorisation voire l’oubli probablement volontaire de certains auteurs quant à la place qu’occupèrent et occupent les anarchistes dans cette invention collective. En premier lieu, Pierre-Joseph Proudhon, inventeur de la Démopédie.

ProudhonDe fait, trois courants animent et portent historiquement l’éducation populaire. Une tradition laïque éducative, républicaine, voire maçonne, dont l’une des figures de proue est encore aujourd’hui la Ligue de l’enseignement fondée par Jean Macé en 1866, deux ans après la création de l’Association internationale des travailleurs (AIT) qui vota lors de nombreux

L'AIT vota des motions prônant l'éducation intégrale

congrès des motions prônant l’éducation intégrale. Une tradition chrétienne humaniste bien représentée par Le Sillon, inspiré en 1894 par Marc Sangnier, toujours présente malgré une perte d’influence à la fin du XXe siècle. Une tradition ouvrière et révolutionnaire dont la Fédération des Bourses du travail (1892) fut la manifestation la plus connue, même si certaines Bourses sont antérieures à cette date, et dont l’anarchiste Fernand Pelloutier fut l’un des animateurs. Et, bien sûr, à la frontière entre mouvement ouvrier et mouvement républicain bourgeois, les Universités populaires (UP) où, en 1899 à Paris, fut ouverte La Coopération des idées qui fut la première d’entre elles, même si, ici où là, des associations d’éducation mutuelle préexistaient. Universités populaires où se côtoyèrent à la suite de l’Affaire Dreyfus la jaquette et le bourgeron, autrement dit un autodidacte Georges Deherme (1867-1937), ancien sculpteur sur bois, typographe de culture anarchiste, et Gabriel Séailles (1852-1922), républicain, professeur de philosophie à la Sorbonne, qui sera l’un des fondateurs de la Ligue des droits de l’homme (LDH). Mouvement interclassiste qui, après un développement fulgurant, décrut rapidement miné par des contradictions idéologiques et des pratiques pédagogiques internes peu adaptées au public. Ainsi, dès l’aube de l’éducation populaire, il est possible de constater que, dans deux de ces manifestations majeures, les UP et les Bourses, les anarchistes furent présents et influents.

Education populaire, essai de définition

Avant de poursuivre, il convient d’éclairer quelques notions ; tout d’abord qu’entend-on par éducation populaire ? De nombreuses définitions de l’éducation populaire existent, chaque courant y est allé de son couplet et a souvent adapté sa définition à son projet politique et social. Sans les reprendre une à une et pour simplifier, je n’en noterai que quelques-unes. La première d’entre elles est attribuée à une figure tutélaire, fondatrice, un peu mythique il est vrai aussi, de l’Education populaire, à savoir Condorcet, qui considérait que l’éducation populaire devait être une éducation du peuple, par le peuple, pour le peuple. Formule diversement interprétée tant par ceux qui songent plutôt à une éducation du peuple que par les anarchistes qui y voient les prémices d’une éducation d’action directe. Pour Benigno Cacérès , qui fut un acteur essentiel de l’éducation populaire des années 1950-1970 au sein de Peuple et Culture, l’éducation populaire est « une conception citoyenne visant à donner à chacun l’instruction et la formation nécessaires pour devenir un acteur capable de participer à la vie du pays ». Définition très consensuelle qui toutefois retire à certaines sensibilités de l’éducation populaire son caractère radical. Quant à moi, je ferai mienne la définition d’Alexia Morvan d’une éducation populaire politique. Elle défend dans sa thèse (2012) ce concept qu’elle définit comme des « pratiques d’éducation populaire qui viseraient explicitement à soutenir l’exercice politique des citoyens en vue de leur émancipation et de la transformation sociale » [1]. Christian Maurel considère de son côté que l’éducation populaire s’inscrit « dans ce long parcours de l’assujettissement à l’émancipation [et] concourt à la prise de conscience de la puissance d’agir du peuple » [2] ; ou encore en 2005, Jean-Rémi Durand-Gasselin, pour qui l’éducation populaire « c’est se retrouver sur une éthique commune qui implique des façons de faire et des prises de décisions collectives, sollicitant la participation de tous et visant des idéaux généraux humanistes de partage du pouvoir, du savoir, et de l’avoir » [3].

Définition peu ou prou en accord avec les pratiques libertaires d’Education populaire, pour les anarchistes il n’est pas question de transmettre ou d’inculquer une quelconque vérité ou une ligne artistique juste, mais de faire acquérir des savoirs utiles à l’analyse, à l’activité citoyenne (au sens libertaire) et à l’émancipation. Et si possible de faire produire du savoir, de faciliter l’expression de la créativité populaire, de produire de l’esprit critique, de créer les outils de l’auto-émancipation et non de l’hétéro-émancipation, comme le proposent ou le souhaitent les aspirants des anciennes ou des nouvelles formes de la domination intellectuelle, politique, économique, artistique… Comme la philosophe Simone Weil le soulignait déjà, dans les pratiques d’éducation populaire, particulièrement pour les libertaires, « il importe plutôt de distinguer, parmi les tentatives de culture ouvrière, celles qui sont conduites de manière à renforcer l’emprise des intellectuels sur les ouvriers et celles qui sont conduites de manière à dégager les ouvriers de cette emprise » [4]. Il convient donc de se réapproprier cet outil qu’est l’éducation populaire afin de lui redonner sa puissance libératrice en respectant quelques principes de base : gratuité, solidarité, partage, action collective, esprit critique et éducation volontaire, autogestion…

Origine de l’éducation populaire

Il est souvent de coutume, par facilité, de faire remonter l’éducation populaire à Jean Macé et aux suites de l’affaire Dreyfus avec les Universités populaires. Il est pourtant possible de trouver des sources et des pratiques plus anciennes. Il est acceptable avec un peu d’audace de remonter à l’agora des anciens Grecs ou aux mystères médiévaux. Ainsi, pour l’agora, Xénophon (Mémorables, IV, 2, 1) « considère […] l’agora comme un terrain propice à l’éducation des jeunes Athéniens aspirant à une carrière politique » [5]. Il est aussi possible d’estimer que, dans certains cas, la rédaction des cahiers de doléances préparant les états généraux de 1789 fournit des occasions d’éducation populaire, de conscientisation. En effet, pour quelques historiens [6], il semblerait qu’en France les premières manifestations de l’EP remontent à la Révolution de 1789 dans les divers clubs et les sociétés populaires où débat après débat se construisit, après la lecture de quelques auteurs du courant des Lumières, une pensée sociale originale et collective. Néanmoins, toujours selon les mêmes sources, les années 1868-1870 furent déterminantes dans l’émergence d’une parole populaire et a fortiori d’une éducation populaire politique, citoyenne et émancipatrice ; donc, l’éducation populaire fut d’abord politique.

Le fait déclencheur de ce processus éducatif semble être dû au vote de la loi de 1868 qui libéralise la tenue des réunions publiques. Le pouvoir politique tentait par-là de rallier les ouvriers au second Empire tout en veillant à les encadrer et à les surveiller. La police étant présente dans chacune de ces réunions à toutes fins utiles. Certains de ceux qui prirent part à ces réunions publiques comme orateurs furent très vite conscients de leur enjeu éducatif. Ainsi, l’un d’entre eux déclara à propos de celles-ci : « Il nous en faut tous les jours pour instruire le peuple », et un autre d’ajouter à Belleville en 1869 : « Il faut maintenir des séances parce qu’elles sont l’école du peuple. Le peuple a besoin de s’instruire, l’on serait trop content de pouvoir fermer les réunions [7]. » Gustave Lefrançais, futur communard antiautoritaire, qui participa activement à l’animation des dites réunions, fut aussi très vite conscient de leur importance politique. Il écrit quelques années plus tard : « Ainsi et à l’ébahissement des politiqueurs [sic], trois mois s’étaient à peine écoulés depuis l’ouverture de la première réunion publique, au Wauxhall, que de tous les côtés dans Paris s’ouvraient d’autres réunions où se traitaient toutes les questions de droit social avec lesquelles on croyait en avoir fini, grâce aux massacres de juin [1848], […] et aux vingt ans de silence forcé qui venaient de s’écouler [8] ! » durant le second Empire. Un silence de vingt ans qui explique en partie l’engouement populaire pour de telles réunions qui réunirent souvent plusieurs centaines d’auditeurs et quelquefois plusieurs milliers de personnes comme le 3 mars 1869 salle des Folies-Belleville [9].

Si l’on peut considérer les réunions publiques des années 1868-1870 comme un des creusets de l’éducation populaire où les antiautoritaires s’impliquaient déjà (on ne peut pas parler encore d’anarchistes à l’époque), les militants de l’AIT, tel Eugène Varlin, considèrent très tôt l’éducation populaire comme un levier d’émancipation. Dès 1865, il participe à l’ouverture d’un restaurant coopératif, La Marmite, « qui a pour vocation à être aussi un lieu de rencontres, de débats et de lecture » [10]. Pour Varlin, « ce qu’il faut combattre de toutes nos forces, c’est l’ignorance, la routine et les préjugés que nous rencontrons sur la route du progrès. Ce qu’il faut pour les combattre, c’est l’éducation des masses » [11]. Œuvre d’auto-éducation populaire qui refleurira dans les nombreux Clubs durant la Commune de Paris.

Les Bourses du travail furent un autre lieu d’élaboration de ce courant éducationniste et l’un des prolongements des réunions publiques au temps du second Empire et de la Commune. Il est possible d’affirmer qu’en dehors de sa fonction économique le projet des Bourses du travail fut aussi dès leur création un projet d’éducation populaire. Fernand Pelloutier, dans son ouvrage consacré aux Bourses du travail, plus particulièrement dans le chapitre intitulé « L’œuvre des Bourses du travail », décrit les quatre « classes » de leurs activités sans les hiérarchiser. Les Bourses et leurs militants doivent donc développer dans un même effort le service de la mutualité, le service de l’enseignement, le service de la propagande, le service de résistance [12]. Dans les lignes qu’il consacre au service de l’enseignement, Pelloutier, reprenant les termes d’un rapport officiel de juillet 1898, déclare qu’elles doivent devenir « les universités de l’ouvrier » [13]. C’est en ce sens qu’elles organiseront aussi bien de l’éducation populaire professionnelle, des bibliothèques, des causeries sociales et politiques, des spectacles et tenteront de favoriser une nouvelle sociabilité. Avec pour finalités affichées « d’éduquer pour émanciper » afin d’accéder à la compréhension de « la science de son malheur » : conditions nécessaires mais non suffisante de l’émancipation sociale, but ultime de l’Educ-pop. David Rappe, qui a étudié la Bourse du travail de Lyon, confirme la volonté d’éducation populaire qui animait les acteurs des Bourses. Pour lui, elles jouèrent « un rôle d’éducation populaire par l’organisation de conférences, de représentations théâtrales à caractère social, de matinées artistiques ou de bals populaires, le tout généralement accompagné d’une intervention syndicale » [14].

Pour Marjorie Gaudemer, dont je partage l’analyse, « l’activité théâtrale au sein des Bourses du travail a participé à l’émergence, dès avant 1914 en France, d’une contre-culture ouvrière et militante » [15], d’une éducation populaire radicale et révolutionnaire. Rappelons, pour terminer sur les Bourses du travail, mais cela est vrai aussi pour les UP, que le projet d’éducation populaire visait également à conscientiser, par d’autres voies, les femmes souvent exclues, mais pas toujours, des activités militantes traditionnelles de type syndical et/ou révolutionnaire. Lucien Mercier l’avait noté et David Rappe avait souligné la place des questions féminines à la Bourse de Lyon, Marjorie Gaudemer le rappelle pour celle d’Amiens où elle a constaté que « les salles regorgent de monde, les femmes le disputent aux hommes par le nombre » [16].

Les Causeries populaires

Les anarchistes furent associés souvent à d’autres courants dans le cadre de l’éducation populaire, mais les Causeries populaires furent à leur seule initiative, plus particulièrement à celle de Libertad et de Paraf-Javal, tous deux se réclamant du courant individualiste. Gaetano Manfredonia, qui a étudié précisément ce mouvement, explique les raisons de la création de ces Causeries en parallèle aux UP. Libertad et Paraf-Javal « dans un premier temps […] trouvèrent au sein des Universités populaires (UP) le support idéal pour la diffusion de leurs idées. Mais, devant le succès grandissant de leur propagande, ce cadre apparut de plus en plus inadapté. L’enseignement tel qu’il était imparti aux UP n’avait rien de spécifiquement libertaire et restait fortement didactique et spécialisé. De plus, les anarchistes de tendance individualiste, surtout parmi ceux qui avaient fait un très bon accueil à ces initiatives, se montrèrent de plus en plus rétifs devant le formalisme bourgeois des UP et ils étaient peu disposés à payer des cartes et des cotisations. C’est alors que germa l’idée d’organiser, à côté des UP, des “Causeries” entièrement libres où les compagnons viendraient écouter des conférences à leur gré, sans aucune obligation, et où le formalisme de l’enseignement serait remplacé par la franche camaraderie » [17]. C’est ainsi, comme le raconte Libertad, que « nous commençâmes en octobre 1902 à former les Causeries populaires, groupement anarchiste – sans cotisations, sans statuts, sans inscription – qui devait nous aider à réunir les individus » [18]. À leur façon, Libertad et Paraf-Javal appliquèrent les recommandations de Charles Guieysse que Sorel avait relayé en 1901 dans sa préface à l’Histoire des Bourses du travail, à savoir que les UP versus les Causeries ne « peuvent réussir que si les conférenciers ne cherchent pas à s’ériger en maîtres  ; [… et] qu’ils se mettent à la disposition de leur auditoire pour traiter les sujets dont celui-ci éprouve le besoin » [19]. Mais ils ne s’arrêtèrent pas à cette recommandation et les Causeries prirent rapidement un autre tour. Elles instaurèrent une dynamique d’échange entre les participants et devinrent un espace de confrontation d’idées entre pairs avec parfois des allers et retours avec le journal l’anarchie. En effet, « le principe des Causeries était moins d’inviter des spécialistes, universitaires […] que de restituer soi-même aux camarades les connaissances acquises par la lecture, chacun se faisant vecteur de transmission du savoir » [20]. Comme le rappelle Anne Steiner, « le thème et le lieu des Causeries étaient annoncés à l’avance chaque jeudi dans l’anarchie, et bien souvent les sujets traités étaient abordés dans les numéros précédents sous forme d’articles que tous avaient pu lire avant de se retrouver, ce qui plaçait les auditeurs en position moins passive. Inversement, les débats amorcés sur la scène des Causeries pouvaient se prolonger sous forme d’articles ou de lettres dans les colonnes de l’hebdomadaire, parfois sur plusieurs numéros. L’articulation entre le journal et ces espaces de discussion était très étroite, permettant une rencontre entre lecteurs et collaborateurs qui pouvaient échanger leurs points de vue sans obligatoirement passer par l’écrit, même si tous étaient encouragés à s’exprimer, s’ils le souhaitaient, dans les colonnes de l’anarchie » [21]. La coopérative du Cinéma du Peuple fondée en 1913 par des libertaires et des syndicalistes révolutionnaires de la CGT s’inscrit elle aussi dans la même la même tradition d’EP à savoir celle d’un cinéma du peuple, pour le peuple, par le peuple.

Reflux et retour des libertaires dans l’éducation populaire

L’entre-deux-guerres vit le déclin du mouvement anarchiste ; à la suite de la bolchévisation du mouvement ouvrier, de nombreux militants rejoignirent, souvent avant d’en être exclus, le Parti communiste (SFIC). Néanmoins, quelques libertaires continuèrent à œuvrer, même si leur influence y fut moindre, leur sensibilité et leurs valeurs apparaissent en filigrane dans certaines structures de l’éducation populaire des années 1930. C’est le cas avec le théâtre ouvrier (1932-1936) et le groupe Octobre dont les frères Prévert furent des animateurs en compagnie d’une troupe de théâtre d’agit-prop (agitation-propagande), ou encore à partir de 1934 avec la création de la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail) dans l’élan de la réunification de la CGT et de la CGT-U et du Front populaire. Fédération qui fut un temps autogérée et qui se proposait d’avoir un regard critique sur le sport élitiste, refusait la compétition au profit de l’émulation et de la citoyenneté. L’influence libertaire se fait aussi sentir en1935 lors de la fondation du Musée du Soir et du courant de la littérature prolétarienne par Henry Poulaille, Marcel Martinet, René Bonnet. Ce musée « joua un rôle culturel important, proposant aux travailleurs de se retrouver après le travail dans une salle de la rue Fessart pour y emprunter des livres, assister à des causeries ou à des expositions, ou simplement rencontrer des copains qui avaient écrit ou éprouvaient le besoin d’exprimer ce qu’ils pensaient de leur travail ou de la société dans laquelle ils vivaient » [22]. Influence libertaire sensible aussi dans le mouvement des auberges de la jeunesse dont la fédération fut créée [23] en1937, à laquelle succéda en1956 la Fédération unie des auberges de la jeunesse, où certains agistes se réclamèrent, surtout après 1945, du mouvement libertaire.

L’après-1968, qui redonna un peu de souffle au mouvement libertaire, lui permit de reprendre pied dans les initiatives d’éducation populaire. Dans les MJC, mais aussi, et jusqu’à aujourd’hui, dans certaines troupes s’inspirant d’Augusto Boal et du Théâtre de l’opprimé qui, sans se revendiquer explicitement du mouvement libertaire, développent des pratiques d’éducation populaire dans cette lignée idéologique. C’est surtout dans le dernier quart du XXe siècle et dans le début du XXIe que le retour des libertaires dans ce mouvement se fait sentir. Les radios libres furent de facto, au moins pour certaines d’entre elles, des projets d’éducation populaire. Radio Trottoir à Toulon (1977) et Radio Alarme en région parisienne (RP) furent les toutes premières radios impulsées par des libertaires, auxquelles fera suite Radio libertaire, à l’initiative de militants de la Fédération anarchiste (FA) et qui fêtera ses quarante ans en 2021. Radio libertaire la plus rebelle des radios qui se proposait de diffuser de la « chanson française de qualité » et de participer à l’éducation populaire citoyenne et libertaire. Mais la région parisienne ne fut pas le seul espace d’implication des libertaires dans le mouvement des radios libres ; de nombreuses émissions furent animées également par des libertaires à Saint-Étienne, Saint-Affrique, Besançon, Périgueux, Lille… ou encore à Lyon avec Radio Canuts.

Dans les années 1980, les anarchistes prirent aussi l’initiative de relancer l’idée de colonie de vacances autogérée et se revendiquant de la pédagogie libertaire. C’est comme cela que naquit l’idée de la Colo Bakounine qui prendra par la suite le nom d’Échappée belle. Elle s’affirme d’emblée comme un projet éducatif qui vise à expérimenter et à vivre d’ores et déjà « entre adultes et enfants des rapports de liberté, d’égalité, d’entraide, d’autogestion » Dans le cadre d’un projet politique « socialement et politiquement situé » afin de démontrer que de tels rapports sont « également possibles[…] à tous les niveaux de la vie. Au travail. Dans la cité. Dans les relations sociales… ». Colos libertaires qui furent organisées jusqu’en 2003 environ. Comme d’autres pensent à reconstruire « un autre sport, un autre foot […], libertaires. Un autre sport, un autre foot parties prenantes d’un processus de révolution sociale et libertaire » [24], celui-ci étant considéré non comme un but mais « un moyen pour les travailleurs de se préparer physiquement et moralement aux luttes libératrices » [25].

Dans les mêmes années, en 1985, fut lancé au théâtre Déjazet, à Paris, le Théâtre libertaire parisien (TLP) dont les fondateurs visaient aussi, par une programmation de qualité, à la fois à divertir et à éduquer, en d’autres termes à offrir de « l’élitisme pour tous ». À la suite du TLP, fut mis sur pied, toujours par des anarchistes à Ivry-sur-Seine, le Forum Léo-Ferré qui ouvrit ses portes en mai 2001. Forum qui s’inscrivit à son tour dans la même volonté culturelle. Durant toute cette période de l’après-1968 eurent lieu à divers moments de nombreux campings libertaires (Noir et rouge, Organisation communiste libertaire, CNT, FA…) qui perdurent jusqu’à aujourd’hui et de nombreux pique-niques, qui, au-delà de la recherche de convivialité, prolongeaient la tradition des sorties à visée éducationniste qu’organisèrent dès la fin du XIXe siècle et au début du XXe les groupes anarchistes. Fleurirent aussi, toujours dans cette soif de savoir commune à tout le mouvement ouvrier, nombre de bibliothèques et de librairies sociales comme l’Athénée libertaire de Bordeaux, la bibliothèque La Rue et la librairie Publico et ses nombreuses animations à Paris, la Bibliothèque sociale de Merlieux-Laon, les librairies l’Autodidacte à Besançon et l’Insoumise à Rouen et bien d’autres à Perpignan, Lyon… ou, dans la dernière période, la bibliothèque ambulante ou L’Utobus du groupe La Rue râle de la FA dans la Drôme, médiathèque sociale et itinérante qui a cessé aujourd’hui. Elle se définissait comme un espace « de rencontres, de partages, d’échanges, de résistances, de réflexions, de subversions » et, parmi d’autres initiatives, la Liberthèque de Saint-Denis et l’ouverture de la librairie Quilombo à Paris. Ainsi, le mouvement anarchiste, sans être un acteur majeur d’une éducation populaire aujourd’hui très institutionnalisée et très souvent instrumentalisée par les responsables des collectivités territoriales ou par l’État, ne fut jamais totalement absent de cette sphère de l’éducation.

Aujourd’hui

Si les grandes organisations comme la Fédération Léo Lagrange, les Francas, la LFEEP, les CEMEA… demeurent et son largement « bureaucratisées » et encore quelque peu subventionnées, depuis le début des années 2000, c’est surtout dans le renouveau des Universités populaires que les libertaires furent particulièrement présents, en 2002 à Caen avec Michel Onfray (malgré ses dérives confusionnistes depuis les années 2010), puis à Saint-Denis (Dionyversité élargie d’une AMAP et de coopératives de consommation), Lyon, Saint-Etienne… et l’Université populaire et libertaire du 11e arrondissement qu’animent les militant-e-s du groupe Commune de Paris de la FA. Enfin, d’autres espaces d’éducation plus informels à fonctionnement autogéré voient aussi l’implication des libertaires comme les SEL (systèmes d’échanges locaux) où l’entraide est princeps et où l’argent capitalisable est aboli ou les AMAP (Associations pour le maintien de l’agriculture paysanne) qui tentent de court-circuiter l’économie de la grande distribution tout en favorisant l’auto-éducation de leurs adhérents à d’autres formes de production, de distribution et de consommation.

Ainsi, les initiatives des anarchistes sont multiples tout comme leurs champs d’intervention, toujours orientés dans le sens d’une éducation du peuple par le peuple et pour le peuple, et non d’une éducation du peuple par des élites et des avant-gardes « bien intentionnées » qui par avance et de manière définitive savent ce qui est bon pour lui.

Au niveau international, les anarchistes furent et sont encore présents sur le terrain d’une éducation populaire tant du point de vue historique que dans l’actualité sociale et culturelle du XXIe siècle.

Réinvestir et développer une éducation populaire libertaire !

Pour conclure et éviter des analyses simplistes économico-centrées, il convient de garder toujours à l’esprit que « les logiques de domination sociale ne passent pas seulement par le contrôle des moyens de production matérielle, mais procèdent aussi d’une économie symbolique, des logiques de distinction, approchée par la notion de culture » [26]. Et que, alors, l’éducation populaire relève « d’une politique de la pensée ». J’affirme donc avec Franck Lepage que la culture participe de « l’ensemble des stratégies mobilisées par un individu pour survivre à la domination » [27] et qu’à cette fin il faut réensemencer ce terreau riche de promesses qu’est l’éducation populaire. Il s’agit donc de réinvestir et surtout de s’impliquer encore davantage dans cette démarche d’émancipation sociale que favorise cette approche de l’éducation en respectant toutefois une condition impérative : il faut, en y œuvrant, suivre les recommandations de Charles Guieyesse évoquées plus haut, ou encore celle de Simone Weil, éviter les leaders pontifiants et gonflés de pravda et de prêt-à-ne-pas-penser et en faire, comme le proposait la philosophe, « une entreprise d’instruction mutuelle » [28].Il convient donc de se réapproprier cet outil qu’est l’éducation populaire afin de lui redonner sa puissance libératrice en respectant aussi quelques principes de base déjà enoncés : gratuité, solidarité, partage, action collective, critique radicale des pouvoirs, esprit critique et éducation volontaire, auto-organisation… préparatoires autant à une pensée libre qu’à des actions de réorganisation sociale libertaire et autogestionnaire.

En effet, comme les anarchistes le préconisaient déjà au XIXe et encore au XXIe siècle, il est impératif, pour construire une société autogérée, de se doter d’outils autogérés ; ce qui fut vrai en matière de pédagogie libertaire et d’écoles l’est aussi pour l’éducation populaire dont le renouveau s’impose. Renouer avec l’éducation populaire libertaire considérée comme un outil d’émancipation en vue, pour reprendre une formule de Condorcet, de mettre fin à une société divisée en classes : « celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celles des maîtres et celle des esclaves ». L’Education populaire est long processus de conscientisation au sens de Paolo Freire. Renouer avec l’EP est essentiel afin de construire une société où chacun au fait de la « science de son malheur » sera à même de concevoir pour lui et avec les autres la science de son bonheur.


Bibliographie

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Pelloutier F., Histoire des Bourses du travail, Gordon and Breach, Paris-Londres-New-York, 1971.

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