Mal (La banalité du)
Pierre Sommermeyer

Evoquer cette idée, cette terrible idée, si mal comprise, de Hannah Arendt rend encore plus profond l’incompréhension de ce qui s’est passé durant les dernières années du nazisme. Parce que au fond, nous n’avons toujours pas compris ce qui s’est passé. Ni pourquoi, ni comment, même si nous savons tout ! C’est pourquoi le concept d’H. Arendt est tellement présent dans l’inconscient collectif comme si tout un chacun se trouvait mis en accusation. Ce dont elle se défend fortement. Elle dit bien dans son livre [1] : « Je n’ai absolument pas voulu dire : il y a un Eichmann en chacun de nous, chacun de nous porte en lui un Eichmann ou le diab1e ». Quelques pages plus loin, elle revient là-dessus : « C’est cette bêtise [celle de Eichmann] qui était si révoltante. Et c’est précisément ce que j’ai voulu dire par le terme de banalité. II n’y a là aucune profondeur, rien de démoniaque ! Il s’agit simplement du refus de se représenter ce qu’il en est véritablement de l’autre ».

Joachim Fest, l’interlocuteur de Hannah Arendt dans ce livre, aborde alors cette importante question, autant pour les Allemands que pour les juifs, celui du « passé non maîtrisé ». Ce à quoi Arendt répond « la façon dont on a en commun le passé non maîtrisé est naturellement très différente selon que l’on fait partie des victimes ou des coupables […] Ce que les Juifs et les Allemands ont en commun, c’est le fait d’y avoir participé directement ».

Etre membre de cette immense machine était exaltant !

Là tout est dit, Arendt aurait pu ajouter à cette énumération bien d’autres personnes ou pays. C’est ce qui fait que cette horreur nous colle aux doigts, que nous essayons régulièrement de l’oublier mais qu’elle revient par tous les interstices de notre vie sociale, politique, intellectuelle. C’est ce qui fait qu’elle est une des marques de l’universalisme juif dans notre temps. Arendt fait une distinction intéressante à propos de la question de Fest sur le caractère criminel du nazisme. Elle dit « il (Eichman) n’avait en vérité absolument pas de mobiles criminels. Il voulait participer. Il voulait dire Nous. Etre membre de cette immense machine était exaltant. Et c’est le plaisir de ce pur fonctionnement qui était tout à fait évident chez Eichmann. Je ne crois pas qu’il était mû par un désir de puissance. Il était le fonctionnaire type Et un fonctionnaire, lorsqu’il n’est rien d’autre qu’un fonctionnaire, est vraiment un homme très dangereux. Je ne crois pas que l’idéologie ait joué un grand rôle là-dedans ». Cinquante ans plus tard ce jugement nous oblige à considérer nos immenses machines de gouvernement où chacun se dit qu’il faut bien manger et que si ce n’est pas moi ce sera un autre.

Plus que les différents types de liquidation staliniennes, famines, exécutions avec quota, goulags et autres variantes, la découverte des multiples formes de « solutions finales » a épouvantés le monde. Hannah Arendt dit qu’il a été pris « d’une épouvante démesurée et sans précédent lorsque la vérité est apparue au grand jour ». C’est ce sentiment qui étreint ces écoliers que l’on entraîne, dans ces pèlerinages laïques, dans ces hauts lieux de la barbarie humaine sans jamais leur indiquer le remède ultime à cette peste qui continue à se propager. Le discours dominant sur l’anti-antisémitisme veut faire de tout un chacun, un repentant pour des crimes qu’il n’a pas commis, un soumis rejetant l’horreur, mais pas un résistant aux pouvoirs.

Car au fond il s’agit peut-être de désobéir - forme active- mais en tous les cas de ne pas obéir -forme passive-, mais pour quelle raison ? C’est la question que posa Eichmann lors de son procès : » Qu’est-ce que la désobéissance m’aurait apportée ? De quel point de vue m’aurait-elle été utile ? ». Ce à quoi Arendt répond ainsi : « Toute la morale de Kant repose sur le fait qu’en entreprenant n’importe quelle action chaque homme doit réfléchir pour savoir si la maxime de son action peut devenir une loi universelle ».

Mais que faire, quand par les hasards de l’histoire nous nous trouvons enfermés dans une société autoritaire ? C’est la question que pose Joachim Fest : « J’aimerais encore une fois poser la question de savoir quelles sont les possibilités sous un régime totalitaire ou sous un système totalitaire de ne pas être coupable. Beaucoup de gens ne sont pas des héros et on ne peut pas exiger d’eux qu’ils soient des héros. Et ils ne sont pas non plus des criminels, ils ne sont parfois que des complices ». Écoutons la réponse de la philosophe qui a, comme beaucoup, fui l’Allemagne avant qu’il ne soit trop tard : « Mais, voyez-vous, entre le fait d’être complice et l’acte, entre l’homme qui voit et qui se détourne, et 1’homme qui agit, il y a toutefois un gouffre. Par conséquent, lorsque celui qui n’a rien fait mais qui s’est détourné dit : « Nous sommes tous coupables », il a, ce faisant, et c’est ainsi que cela s’est passé en Allemagne, couvert celui qui a provoqué des crimes. Et c’est la raison pour laquelle il ne faut pas généraliser cette culpabilité parce qu’on ne fait alors rien d’autre que couvrir les vrais coupables ». Elle ajoute citant Socrate : « Mieux vaut être en désaccord avec le monde entier qu’avec moi-même, car je suis un ». Il arrive que nous soyons plongés dans des situations qui nous dépassent. Nous vivons aujourd’hui dans un cocon qui pour inhospitalier qu’il soit reste confortable. Il suffit de lever les yeux au-dessus de nos frontières pour apercevoir des régions, des pays, des nations, devenu fous où la seule possibilité de vivre est de se confronter directement à la violence et souvent mourir, ou alors de fuir. Et qu’advient-il de celles et ceux qui ne peuvent plus fuir ni ne veulent se confronter à la violence, aucun des camps en présence n’entraînant leur adhésion ? »

A ce propos Arendt avance ceci « Et ceux qui se sont sortis de cette affaire sans rien commettre étaient ceux qui avaient admis qu’ils étaient impuissants et qui s’en sont tenus à ce principe, le principe de celui qui pense dans l’impuissance ».

Pierre Sommermeyer