CHRISTIANIA (Communauté)
Article mis en ligne le 12 février 2020
dernière modification le 2 avril 2021

En 1969, l’armée danoise renonce à utiliser une caserne de Copenhague, située au 43 de la rue Bådmandstraede, « la rue des Mariniers ». Un peu plus de 34 hectares d’espaces verts, de grandes baraques militaires datant principalement de 1836, et des fortifications (Sophie Hedvigs Bastion, Ulrichs Bastion, Fredericks Bastion par exemple) datant elles de 1692, deviennent libres. L’Etat danois n’a pas de projet d’utilisation ultérieure, malgré la crise du marché immobilier de l’époque. Artisans, ferrailleurs et brocanteurs indélicats viennent se servir en machines, tuyaux, portes, fenêtres, parquets, éléments sanitaires, etc. Ensuite, les enfants du quartier environnant, Christianshavn (« le port de Christian », construit en 1618 par le célèbre roi Christian IV, 1577-1648), se glissent sous les barbelés.


CREATION

Parents et squatters s’engouffrent dans la brèche

Ils reviennent éblouis de ce terrain de jeu géant, non sans avoir cassé le peu de fenêtres ayant survécu aux voleurs. Intrigués, les parents passent à leur tour les barbelés pour se livrer au bord du lac, les anciennes douves des fortifications, au passe-temps favori des Danois, prendre une bière ensemble. De temps en temps, ils abattent la palissade le long de Prinsessegade « rue de la princesse » et de Refshalevej « la voie de la queue du renard », après quoi l’armée la remet en place. A l’époque, nombre de squatters vivent à Christianshavn, dans les rues proches de la caserne. La tentation grandit. Le 4 septembre 1971, on abat la palissade une dernière fois, l’armée ne la reconstruira plus. Parents et squatters s’engouffrent dans la brèche. Le 26 septembre 1971, sur une porte de ce qui sera plus tard Børneengen « le pré des enfants » un graffiti affirme que « Christiania vit ». Cette date est à présent vue comme celle de la fondation de Christiania et donc celle de son anniversaire. Le 2 octobre 1971, Hovedbladet « le journal de la tête » publie un article, intitulé « Emigrez avec le bus n°8 ». On y appelle à créer, dans la caserne disponible, une fristad, une « ville libre », vieille expression danoise un peu vague, mais évocatrice. Pendant deux mois, Hovedbladet va regorger de petites annonces telles que « Christiania : la meilleure invention depuis l’ampoule électrique ».

Le nom « Christiania » se réfère au prénom « Christian », dans « Christianshavn ». Il se trouve qu’en norvégien, il s’agit de l’ancien nom d’Oslo. Coïncidence ou moquerie, nul n’a jamais su l’intention réelle de Viktor Essman, le christianite crédité de l’invention de ce nom, ainsi que de celle du drapeau de Christiania, rouge pour la révolution, à trois grands cercles jaunes, les trois points des trois « i » de « Christiania ». Un drapeau qui met les points sur les i ? La locution existe en danois aussi. Janvier 1972, les estimations du nombre de Christianites vont de 200 à 500. _ Début 1973 la population stable, c’est-à-dire hivernale, de Christiania atteint presque le millier, entre adultes et enfants, niveau auquel elle demeurera désormais. En gros, deux tiers d’hommes, un tiers de femmes, une disproportion que personne n’a expliquée de manière satisfaisante. \Trois cents chiens, en moyenne. Des chevaux, des chèvres, des chats, des oies, des canards, des cygnes, une ourse.

INSTITUTIONS

Le 13 novembre 1971, cinq Christianites écrivent ceci dans un compte-rendu d’une assemblée générale :

Christianias målsætning er at opbygge et selvstyrende samfund, hvor hvert enkelt individ frit kan udfolde sig under ansvar over for fællesskabet. Dette samfund skal økonomisk hvile i sig selv, og den fælles stræben må til stadighed gå ud på at vise, at den psykiske og fysiske forurening kan afværges. Således formuleret af Sven, Kim, Ole, Kim og Jacob med ret til forbedringer. 13/11-1971

L’objectif de Christiania est de construire une société autogérée, où chaque individu peut se développer librement sans négliger sa responsabilité envers la communauté. Cette société doit se reposer sur elle-même économiquement, et l’effort commun doit constamment viser à montrer que l’on peut écarter la pollution physique et psychique.
Formulé par Sven, Kim, Ole, Kim et Jacob, avec droit à l’amélioration. 13.11.1971

Ces mots maladroits d’où s’échappe un fort parfum de joint du jour, et auxquels renvoient les Christianites quand on leur demande si Christiania possède une constitution démontrent que dès les premiers jours, l’idéologie dominante à Christiania mélange l’égalitarisme danois, l’ouverture d’esprit de la contre-culture, une forte volonté de respect de l’environnement et une parfaite connaissance des avertissements prodigués par l’anarchisme à l’encontre des hiérarchies, des avant-gardes et des sauveurs. Si Christiania ne s’est jamais réclamée formellement de l’anarchisme, si les groupes anarchistes danois ont volontairement évité d’y installer leurs locaux, l’influence anarchiste éclate cependant dans les structures de pouvoir de la fristad. L’autorité souveraine, ultime, réside dans le fællesmøde, « l’assemblée générale », auquel tou.te.s les Christianites peuvent participer. On n’y vote pas. On ne vote jamais, dans les assemblées christianites, on décide au consensus. Consensus, pas unanimité. Quelle définition du consensus ? Par définition, pas de définition. Les Christianites savent reconnaître quand il y a consensus et quand il n’y en a pas. Ce qui ne va pas sans de fréquentes longueurs, mais offre le grand avantage de ne pas créer de minorités se sentant opprimées par les décisions de la majorité.

Quelle définition du mot « Christianite » ?

La réelle : une personne qui dort à Christiania.

L’officielle : une personne qui paye le « loyer de Christiania », moins un loyer qu’une cotisation. On n’invoque l’officielle en général que lorsque, dans une assemblée, on sait que l’adversaire ne paie pas, ou pas assez souvent, ou pas assez vite, son loyer. Personne cependant n’empêche quelqu’un qui habite à Christiania mais ne paie pas le loyer de participer à une assemblée. Le loyer a eu dès l’origine pour but ; de payer la facture d’eau et d’électricité (globale, et, par peur d’épidémies, l’Etat n’a jamais interrompu la fourniture d’eau et d’électricité) ; de payer les dépenses collectives, en particulier de rénovation des bâtiments (le poste le plus lourd), d’entretien des chemins, d’achat du matériel collectif (camion, tracteur, panneaux électriques) ; et les salaires des employé.e.s des institutions à but non lucratif, telles que la garderie.

Bien entendu, nulle restriction de nationalité, d’ethnie, de langue, de sexe à l’entrée dans Christiania.


Les fællesmøder ont posé quelques interdictions :

- Pas de voitures. On autorise évidemment les ambulances, les camions et camionnettes pour les matériaux de construction, le tracteur et le bulldozer des éboueurs et le camion de pompiers. Curieusement, il existe depuis presque la fondation de Christiania un club d’amateurs de vieilles voitures, mais ses véhicules y entrent par une porte donnant sur Prinsessegade.

- Pas de drogues dures.

- Pas de violence. Une interdiction respectée par les gens sobres, et n’appartenant pas à la police.

- Pas d’armes, de gilets pare-balles et de « couleurs » de gangs de bikers. Les pushers ne montrent pas leurs armes, mais en possèdent. Les coups de feux sont par bonheur plus que rarissimes.

- Pas de pétards.
- Pas de photos dans Pusher Street, la rue des vendeurs de haschich. Cette règle a d’abord été imposée, assez brutalement, par les pushers, puis a été acceptée par le reste de Christiania.
- Pas de vente ou d’achat des bâtiments et des résidences, exceptées les roulottes de gitan et baraques de chantier, achetées en dehors de Christiania et donc vendables… mais il n’en reste presque plus à Christiania, et celles qui restent sont pour la plupart considérées aujourd’hui comme des résidences.
- Pas de camping. Cette décision fut prise très tôt, à la fois parce que le camping ravageait le peu de pelouses survivantes et que Christiania ne disposait pas d’assez de toilettes publiques, dont l’entretien demeure un perpétuel cauchemar.


Le fællesmøde présente un lourd inconvénient : aucun fællesmøde n’a jamais réuni la totalité de la population christianite. Jamais. Il faut une situation gravissime pour qu’un fællesmøde compte plus de trois cents personnes. Le 29 janvier 2020, un fællesmøde n’a ainsi rassemblé que 25 personnes, sans que nul ne s’en émeuve.

En outre, selon un principe clair de l’anarchisme, les décisions se prennent par les personnes qu’elles concernent. Donc, si une décision ne concerne qu’une maison, une coopérative, une institution, un quartier, nul besoin de déranger le reste de Christiania.

Très rapidement, on a divisé Christiania en quartiers, certains très étendus, d’autres très réduits, et créé les assemblées ad hoc.

En 2020, ces différentes assemblées structurent Christiania :

- Fællesmøde  : Assemblée générale

- Områdemøde : Assemblée de quartier. Voici les 15 quartiers de Christiania en 2020 :

Sydområdet : la Zone Sud

Nordområdet : la Zone Nord

Fredens Ark : l’Arche de Paix ; le plus grand bâtiment de Christiania

Prærien : la Prairie

Tinghuset  : la Maison de l’Assemblée ; malgré son nom, on n’y tient pas d’assemblée générale

Psyak : abréviation de « Psykologisk Aktion » ; selon certains, le nom viendrait soit d’un édifice de ce quartier de petites maisons d’officiers, soit d’un texte trouvé dans un bâtiment, dédié à cette technique militaire

Mælkevejen : la Voie Lactée

Fabriksområdet : la Zone de l’Usine ; le bâtiment principal était une usine et conserve sa haute cheminée

Løvehuset : la Maison du Lion

Mælkebøtten : le Pissenlit

Den Blå Karamel : le Caramel Bleu

Bjørnkloen : la Griffe de l’Ours

Syddyssen : le Tumulus Sud

Midtdyssen : le Tumulus du Milieu

Norddyssen : le Tumulus Nord. Ces cinq derniers quartiers représentent la campagne de Christiania, car ils bordent les anciennes douves, de nos jours un lac idyllique sur les rives duquel poussent les arbres et gambadent les lapins.

- Husmøde : Assemblée de maison.

- Gangmøde : Assemblée d’escalier dans Fredens Ark (5 étages, 2 escaliers)

- Naboskabet : Voisinage

- Kontakt-gruppemøde : Assemblée du groupe de contact, le groupe de volontaires bénévoles révocables que les autorités extérieures contactent. Ce groupe ne peut prendre aucune décision par lui-même : toutes les négociations qu’il mène doivent être validées, selon les cas, par l’assemblée générale, l’assemblée du budget, le conseil des entreprises, etc.

- Økonomimøde : Assemblée du budget. Cette assemblée décide de l’usage de l’argent provenant tant du « loyer de Christiania » payé par les résident.e.s, que de la contribution de toute entreprise christianite gagnant de l’argent. Les vendeurs de haschich contribuent parfois eux aussi.

Ses réunions sont accessibles à tout.e Christianite, mais, très techniques, n’attirent en général, en sus des caissières, caissiers et représentant.e.s des entreprises et coopératives, que les personnes directement concernées par tel ou tel problème.

- Kasserergruppen : Groupe des caissiers. Volontaires révocables, les caissières et caissiers, comme leur nom l’indique, encaissent dans chaque quartier, le loyer de Christiania et les contributions, d’une part, et d’autre part gèrent les dépenses de Christiania au jour le jour, sous le contrôle de l’Assemblée du budget.

- Virksomhedsrådet : Conseil des entreprises. Le mot « entreprise » traduit verbatim virksomhed. Les « entreprises » de Christiania comptent des coopératives à but lucratif, des coopératives au service du public, et plus rarement des entreprises analogues aux entreprises capitalistes, enregistrées comme telles par l’Etat. Le nombre des virksomheder a varié, mais tourne autour de la cinquantaine. Le conseil se compose des représentant.e.s des entreprises et coopératives. Tout un chacun peut y assister, mais seul.e.s les représentant.e.s peuvent y intervenir.

Parmi les coopératives et entreprises on compte en février 2020 (liste loin d’être exhaustive, nl = à but non lucratif) :

-Badehuset, les bains-douches/sauna, nl

- Sundhedshuset ,« la Maison de la Santé », nl

- le jardin d’enfants, nl

- la maternelle, nl

- le club pour les adolescents, nl

- la radio/TV, nl

- le magazine Ugespejl , le « Miroir de la Semaine », nl

- le site christiania.org, nl

- le site christianiaarkiv.dk, nl

- Herfa og Videre, « d’ici et plus loin », l’aide sociale de Christiania, nl

- Rundvisergruppen, le groupe de guides pour les visiteurs

- Garbage Gang, le groupe d’éboueurs, nl

- la déchetterie/ magasin de vente de matériaux recyclés

- Maskinhallen, « Le Hall des Machines », le groupe qui gère et opère les machines (bulldozer, etc.) de Christiania, nl

- les salles de spectacles/discothèques/bals Loppen « La Puce », Den Grå Hal « Le Hall Gris », Operaen, Bøssehuset

« La Maison du Pédé » (sic), nl, le Théâtre des Enfants, nl

- les cafés/bars/restaurants/tripots/saloons/pâtisseries etc. Spiseloppen, Månefiskeren « Le Pêcheur de Lune », Fælleskøkken « La Cuisine collective », Woodstock, Lotushuset, Nemoland, Café Abegrotten « Café La Grotte des Singes », Morgen Stedet « Le Lieu du Matin » strictement végétarien, Lunehjørne « Le Coin confortable », Designburger, Christiania is un glacier, Mandelboden « La Table aux Amandes », Mr W. Shawarma Bod, Sunshine Bakery, une excellentissime boulangerie

- le musée-magasin-atelier de poêles anciens

- Optimisten, la scierie-fabrique de meubles

- Smedien, « La Forge »

- Kvindesmedien, « La Forge des Femmes »

- la forge des vélos

- le magasin de vélos

- le magasin de skateboards

- l’épicerie centrale

- le magasin de fruits et légumes

-Byggekontoret « Le Bureau de Construction » qui coordonne la rénovation des bâtiments, nl

- Byens Lys « Les Lumières de la Ville », le cinéma, l’un des plus beaux lieux de Christiania, nl

- cinq galeries d’art/magasins d’objets d’art (sans compter les très laids étalages de vendeurs de souvenirs) (dont Stadens Museum for Kunst _un calembour moquant le célèbre Statens Museum for Kunststadens = de la ville, statens = de l’Etat_ qui est à but non lucratif)

- le musée tibétain

- le parc de skateboard, nl

- l’école de méditation

- le salon de coiffure

- la laverie

- un antiquaire

- un magasin de vêtements vintage

- le magasin de graines de cannabis et ustensiles pour la culture du cannabis

A noter le club de tricot de la Maison du Pédé, nl, le club de voitures anciennes, nl, la centaine (?) de vendeurs de haschich, le club de protection et connaissance de la nature, nl, le club de foot, nl, le club de danse africaine, le toujours beau marché de Noël.

Parmi les gloires passées, la fabrique de bougies, l’écurie/manège, la poste, nl, la soufflerie de verre, la poterie, Sativa Tryk, Imprimerie Sativa, Silketryk, Sérigraphie, le stand de crêpes, le stand de saucisses, la soupe populaire, nl, l’atelier de cosmétiques, le fleuriste, le cordonnier, Pigegarde, la Garde des Filles, hilarante et féroce parodie d’une troupe de majorettes, nl, Solvognen le célèbre théâtre du Chariot du Soleil, le club de patinage à roulettes, nl, la maison de thé, les sectes à but très lucratif qui ont vu, sont venues et sont toutes reparties (Guru Maharaji, Enfants de Dieu, Hare Krishna, Osho, Christianisme, etc.)

- Medarbejdermøde : Assemblée des employés d’une coopérative ou entreprise.

Normalement, cette assemblée doit avoir lieu au moins une fois par semaine. Dans les coopératives, le salaire horaire est le même pour tout le monde, quel que soit le degré d’expertise ou d’ancienneté. Le « salaire de Christiania », Christiania løn, est une norme pour le salaire horaire, proposée plutôt qu’imposée. Officiellement, tou.te.s les employé.e.s jouissent du même droit de parole et de décision, mais dans la pratique, on écoute différemment qui a fondé la coopérative trente ans plus tôt et qui vient juste d’accomplir deux après-midi de travail. Dans les coopératives, recrutement et licenciement restent la prérogative exclusive de l’assemblée des employé.e.s. Si chaque coopérative pose ses propres règles pour la répartition du temps de travail, les deux méthodes les plus fréquentes sont soit une décision de l’assemblée, soit l’auto-inscription sur un tableau noir ou un papier au mur. Il est fréquent qu’un.e Christianite fasse partie de plusieurs coopératives, certaines payant un salaire, certaines n’acceptant que des bénévoles (les soignant.e.s de la Maison de la Santé, par exemple).

N’importe quel.le Christianite peut demander la réunion d’un fællesmøde, à condition de coller suffisamment d’affiches et de prévenir raisonnablement à l’avance (15 jours sont considérés comme un délai poli).

N’importe quel.le résident.e d’un quartier, d’une maison, d’un voisinage peut demander la convocation des assemblées adéquates, aux mêmes conditions.

On annonce aussi les assemblées dans Ugespejl, le bulletin interne de Christiania, avec leur ordre du jour. On consigne en général les décisions importantes par écrit, mais dans le cas par exemple des assemblées de maison, le degré de proximité des participant.e.s rend inutile une publication, d’autant que la culture danoise désapprouve aussi fortement la chikane (orthographe danoise de chicane) que le non-respect des règles.

Chaque assemblée élit un.e modératrice/modérateur, et, le cas échéant, un.e secrétaire qui prend des notes. Il arrive qu’une assemblée, constatant qu’elle a attiré trop peu de gens pour que ses décisions aient du poids, s’auto-dissolve. Sans surprise, toutes choses égales par ailleurs, plus l’assemblée est petite, moins elle est chaotique, lente et inefficace.


IMAGINATION

La longue histoire des démêlés judiciaires, règlementaires et législatifs, de Christiania avec l’Etat, le ministère de la défense et la municipalité de Copenhague ne fait pas apparaître les deux principales raisons de la surprenante survie de Christiania.

1/ Christiania permet à l’Etat et à la municipalité d’économiser de l’argent. Un grand nombre de Christianites danois ou scandinaves viennent d’orphelinats, de familles défavorisées, de mères célibataires à problèmes, etc. Donc un grand nombre de Christianites touchent des aides sociales, ce qui, au Danemark, signifie presque toujours qu’on leur paye loyer et chauffage. Qui habite Christiania ne touche plus que le montant du « loyer de Christiania », incomparablement inférieur à tout autre loyer danois. L’économie réalisée s’est mmédiatement chiffrée en millions de couronnes annuelles. Un gouvernement expulsant les Christianites se serait ipso facto retrouvé avec plusieurs centaines de cas sociaux à reloger immédiatement, pour bien plus cher qu’à Christiania.

2/ Christiania a su attendrir, séduire et amuser. Le très luthérien Danemark aux longs hivers humides a soudain découvert, stupéfait, ce turbulent petit clown lui sauter sur la paume, lui chanter des chansons, alterner pied-de-nez et câlins, tours de cochon et tours de magie, et lui déclarer un amour indéfectible. Gavroche, plus Scapin, plus Jimmy Cricket, plus le Petit Prince.

On ne matraque pas le Petit Prince.

Ainsi, le vrai moment où Christiania a conquis sa place à la table danoise est celui de son plus grand coup de génie, l’armée du Père Noël, Julemandshær. Noël au Danemark est la principale, colossale, survivance de la religion païenne. Juledage, julefrokost, julesange, julemad, juleglögg, julebryg : jours de Noël, déjeuners de Noël, chants de Noël, mets de Noël, bière de Noël, vin de Noël… et pas l’ombre d’un Enfant Jésus ! En 1974, Solvognen, le groupe de théâtre de rue, a l’idée de kidnapper ce puissant mythe, notant que dans les pays du Nord, le Père Noël s’appelle Saint-Nicolas, des mots grecs Niké, victoire et Laos, peuple, bref s’appelle « Victoire du Peuple » et porte des vêtements… rouges.

150 Christianites vont apprendre à marcher au pas, car l’armée des Pères Noël débarque, en décembre. Littéralement, d’un ferry-boat du port. Parade, avec une gigantesque Julegås, Oie de Noël (en France, elle eût été une dinde) et du varme chokolade, du chocolat chaud pour les enfants. L’armée des Pères Noëls part tout d’abord chanter des julesange aux petits vieux des maisons de retraite, et même aux flics de Polititorvet, le QG de la police. Les choses se gâtent lorsque, soudain consciente de l’injustice de la société danoise, elle tente de mettre à bas l’Arbejdsret, le Tribunal du Travail à coups de pioche. Arrive le grand moment : dimanche 22 décembre 1974, 48 Christianites habillés normalement se mêlent en ordre dispersé à la foule des acheteurs se pressant devant les rayons de Magasin du Nord (sic), les galeries Lafayette de Copenhague. Puis, à l’heure convenue, vont dans les toilettes, mettent leur uniforme de Père Noël et se retrouvent au rayon librairie. Puisque c’est Noël, et que le Père Noël fait des cadeaux, les 48 Pères et Mères Noël prennent les livres des étagères et les donnent aux client.e.s avec un sonore Glædelig Jul ! , « Joyeux Noël ! » Comme Solvognen l’espérait, la police accourt, et à la terreur des petits enfants, procède au matraquage des Pères Noëls.

Scandale à droite, énorme éclat de rire à gauche, mais même la droite doit admettre que Christiania est poète. On ne matraque pas (trop) les poètes.

Dans la même veine, Christiania saura prendre le christianisme _religion d’Etat au Danemark_ au piège avec son Juleløse Jul, le Noël des Sans-Noël où elle offre la julemad à près de mille personnes. Ou, lorsque la presse suédoise dans les années 80 lancera une venimeuse campagne anti-Christiania, Christiania répliquera gentiment avec Elsk Sverige, « Aime la Suède », une parade foraine qui débarquera à Malmö.

Signalons, parmi les innombrables créations artistiques de Christiania, les merveilleuses affiches, en particulier celles réalisées par la Silketryk de Fabrikken, présentées dans le livre « Christiania Plakater 1971-1978 ».

TENSIONS

Confrontation

En 1981, Børge Madsen publie le livre « Sumpen, liberalisterne og de hellige, Christiania - et barn af kapitalismen » « Le marais, les libéraux et les saints, Christiania - un enfant du capitalisme. ». Pusher Street, c’est-à-dire les 150 vendeurs de haschich de l’époque, le « marais » du livre, va réagir avec fureur. Peu de temps après la publication, menacé par les pushere costauds et armés, Madsen doit fuir Christiania. Pour comprendre cet épisode peu glorieux, il faut remonter à l’origine de Christiania. Christiania n’est PAS l’enfant d’un groupuscule d’extrême-gauche ou d’un fan-club. Dès le premier jour, les personnes partant habiter l’ancienne caserne de la rue des Mariniers viennent d’horizons ethniques, sociaux et politiques très variés. Danois, autres Scandinaves, Allemands… Français, Grecs, Espagnols, Italiens, Colombiens, et même Tibétains. Sans parler des Inuits groënlandais ! Enfants d’universitaires, souvent universitaires eux-mêmes, enfants de cadres, mais aussi excentriques et vagabonds, handicapé.e.s, cas sociaux, jeunes hésitant entre délinquance et pauvreté, personnes en voie de clochardisation trouvant en Christiania le salut qu’elles espéraient, l’éventail est très large.
Toutefois trois catégories sociales principales, aux conséquences directes sur la politique à l’intérieur de Christiania, émergent.
- Les vendeurs de haschich et leurs ami.e.s.
- Les activistes, très politisés, surtout pas au sens d’appartenir à un parti, mais à celui de placer l’action politique/collective/sociale au centre de leur vie quotidienne.
- Le reste, une catégorie comprenant entre autres la quasi-totalité des étrangers non-scandinaves. A peu près 150 pushers et 100 activistes.

Le livre de Madsen eut le grand mérite de déchirer le voile de l’un des rares tabous de Christiania. Jusqu’alors, on refusait de voir que le conflit activistes-pushers, le seul conflit inter-groupes à Christiania, n’opposait pas seulement des styles de vie ou des types psychologiques, mais reproduisait la lutte de classes, entre bourgeois (activistes) et prolétaires (pushers). Hélas pour Madsen, sa propre relation émotionnelle pour le moins tourmentée à la discipline, l’autodiscipline et le collectif lui fit décrire les corps, la morale et le quotidien des pushers-prolétaires en termes si involontairement condescendants et insultants que ces derniers crurent faire preuve de magnanimité en se bornant à le contraindre à fuir.

Mais l’un des points essentiels du livre demeure : la souvent violente opposition entre pushers et activistes provient de l’opposition entre enfants de bourgeois pour qui l’autodiscipline et la discipline s’avèrent faciles, entre autres parce que leur enfance n’a manqué de rien matériellement, et que leur avenir aurait été assuré eussent-ils choisi de ne pas vivre à Christiania, sans parler d’un niveau de connaissances politiques sans commune mesure avec celui des pushers et, grosso modo, enfants de prolétaires (surprise, les pushers de haut niveau venaient cependant souvent de familles bourgeoises…) aimant gagner de l’argent, le gagner vite, le dépenser en joints, bière et prostituées, jouer au football, regarder la télévision et manger des saucisses industrielles.

Les activistes, arrivés en général un peu plus tôt, occupaient les plus belles maisons… mais qu’ils avaient trouvé dans un état déplorable, et qui leur avaient procuré la grande fierté d’avoir dû apprendre à travailler de leurs mains pour les réparer.

Les pushers, arrivés un peu plus tard, n’appréciaient guère que les activistes tentent de les empêcher de se construire (plus exactement de payer des gens pour les leur construire) de belles maisons dont le seul défaut consistait à coûter la vie à une douzaine d’arbres au bord du lac.

Les pushers ne se formalisaient pas de l’ivrognerie constante, et de la violence physique résultante, dans leurs tripots favoris : Woodstcok, Nemo, Valmuen (Le Pavot), Fælleskøkken, etc. Les activistes, horrifiés, craignaient cette violence physique si ouverte, d’ailleurs symbolisée par les énormes chiens sans laisse que les pushers utilisent pour se protéger, mais qui inquiètent quiconque n’est pas habitué à la castagne.

Mépris et admiration se mélangaient en égale mesure dans l’opinion que chaque côté avait de l’autre.

Les pushers méprisaient l’apparente lâcheté physique et l’apparent manque d’empathie à leur égard des activistes, et, secrètement, admiraient leurs connaissances et leur dévouement.
Les activistes méprisaient la brutalité, la vulgarité, l’apparente ignorance et l’apparent égoïsme des pushers, et, secrètement, admiraient leur courage, en particulier face à la police.

La survie de Christiania prouve que les deux côtés ont su se parler et éviter les guerres civiles auxquelles la police aurait été ravie de devoir venir mettre fin, et donc mettre fin à Christiania par la même occasion.

ADDICTION

La police danoise, l’ennemi le plus acharné, le plus haineux, le plus fielleux et le plus brutal de Christiania, pensa, au milieu des années 1970, trouver le poison dont la fristad pourrait mourir : l’héroïne. Arrivée à Copenhague, elle y exerça des ravages. Quel argousin dépravé eut l’idée de débarrasser la ville de ses junkies en ne les arrêtant que pour les emmener devant la grand’porte de Christiania en leur laissant le choix : Christiania ou la prison ?
1975,1976,1977,1978 : le nombre de toxicomanes monte sans cesse, qu’il s’agisse de junkies lâchés devant la grand’porte, ou de Christianites contaminés. Un.e toxicomane constitue un danger mortel pour une communauté.

Un.e toxicomane n’a qu’une seule règle ; se procurer son fixe. Morale, compassion, décence, amitié, amour, rien ne tient devant le dévorant besoin. Les toxicos volent. Mentent. Manipulent. Menacent. Mendient. Dans les collectifs d’habitation, dans les coopératives, partout l’effarement, l’agacement, l’exaspération, la rage montent. Le danger est double : d’un côté, les junkies rendent la vie quotidienne intolérable, car avec eux plus de confiance, de simplicité, de réprocité possibles. De l’autre, il devient clair que la police attend avec impatience les premiers meurtres, en particulier de visiteurs, pour obtenir enfin l’autorisation d’écraser Christiania.

Le remède, double lui aussi, pose problème : interdire les drogues dures et expulser qui en prend, oui. Mais interdire et expulser, quels mots intolérables à Christiania ! Quels marteaux ! Oui, mais quelle enclume que l’horrible situation créée par les junkies… Seule la mort pourra porvoquer une réaction suffisante. La mort, jusqu’alors à peu près inconnue dans cette communauté de jeunes (en 1978, la moyenne d’âge y tourne autour de 28 ans), les atterre, car évidemment les toxicomanes meurent. Meurent, alors qu’ils ont le même âge que les autres Christianites. Meurent, dans un pays doté de l’un des meilleurs systèmes de santé au monde. En 1979, 24 toxicomanes sur 200 meurent à Christiania. Un sur dix. Sur cinq Christianites, un est donc toxicomane. Le 28 octobre se tient le plus grand fællesmøde de l’histoire de Christiania. Tellement important, qu’il y a plus de non-Christianites que de Christianites. Deux mille personnes discutent, décrivent, racontent, invectivent, pleurent, accusent pendant trois jours. Trois problèmes principaux.

- A-t-on le droit d’interdire à quelqu’un de prendre de la drogue ? En particulier en un lieu dont 150 habitants vivent de la vente quotidienne de haschich !

- Quels remèdes concrets ? Cures de désintoxication puis retour, ou expulsion immédiate ? Interdiction définitive et des substances et de ceux qui les prennent ?
- Qui va faire quoi ? Qui va être le gendarme chez les voleurs ?

Grâces en soient rendues au pragmatisme danois, les vendeurs de haschich comprennent que l’héroïne et ses conséquences les menacent directement ; si l’Etat écrase Christiania à cause de l’héroïne, ils passeront les premiers sous le bulldozer. Leur accord, au moins tacite, permet d’écarter le plus inquiétant obstacle.

Le Høring, le nom de ce grand fællesmøde, se mit d’accord sur la Junkblokade. Il s’agissait d’empêcher aux toxicomanes extérieurs à Christiania, surtout aux vendeurs, bien sûr, d’accéder à Christiania. Puis de signifier aux Christianites toxicomanes leur expulsion, en leur proposant cependant de suivre des cures de désintoxication. Le 1er novembre 1979, à huit heures du matin, c’est-à-dire à une heure où Christianites et toxicomanes dorment à poings fermés, quarante Christianites prirent position, la peur au ventre, devant les deux accès de Fredens Ark, alors le plus gros marché d’héroïne de Christiania. A la surprise générale, pas de violence. Les junkies éprouvent un besoin si immédiat de leur fixe que devant une vingtaine de solides gaillards (dont quelques gaillardes), ils tournent sur-le-champ les talons.

La suite s’avéra plus désagréable ; tant par la découverte des conditions sanitaires effarantes dans lesquelles vivaient les toxicomanes que par les moments terribles où il fallait annoncer aux amis qu’ils partaient, là, maintenant, tout de suite, un quart d’heure pour ramasser tes affaires pendant que nous sommes quinze à te surveiller. Mais la Junkblokade fut un succès total, une sorte d’aïkido social qui envoya la mort valdinguer.

ACTIONS

En 2011, l’Etat danois, longtemps agacé par la résistance et la force d’inertie de Christiania, contraint de trouver une solution qui lui permette de sauver la face et rendre plus ou moins légal ce squat déterminé à vivre hors de la loi, a une idée bizarre : Christiania peut acheter un tiers du terrain qu’elle occupe, et louer le reste à l’Etat.

Soulagé.e.s, alarmé.e.s, amusé.e.s, perplexes, les Christianites réfléchissent : qui va acheter ? Quel sera le statut de l’acheteur par rapport aux Christianites ? Leur solution présente un autre exemple de l’aïkido social pratiqué par Christiania : tu veux du capitalisme, on va-t’en donner ! Christiania crée un fond. Comme les fonds de pension. Ce fond achètera Christiania. Grâce à l’argent collecté par la vente de ses actions. Les actionnaires du fond deviendront légalement les propriétaires du terrain vendu à Christiania. Quels droits auront les actionnaires sur les Christianites ? Aucun. Zéro. Nada. Ingenting. Acheter donne droit à une ou plusieurs feuilles de papier, sur lesquelles on a imprimés les mots « Christiania folkeaktie » et un plan de Christiania. C’est très joli et c’est tout.

La vente a eu lieu. Le paiement de la vente, pas encore. Sur les 76 millions de couronnes danoises (à peu près 10 millions d’euros) dues, 12 875 039 couronnes ont été rassemblées par le fond au soir du 9 février 2020 (on peut acheter des actions sur https://www.christianiafolkeaktie.dk/fonden.php). Mais l’Etat a sauvé la face, ce qui a sauvé la vie à Christiania.

Jean-Manuel Traimond


Bibliographie

Livres consultables

En français
Récits de Christiania, Jean-Manuel Traimond, Atelier de création libertaire. Disponible sur atelierdecreationlibertaire.com, réédité 2019.

En danois
Christiania Plakater 1971-1978, Christianitter, Informations Forlag. Recueil d’affiches christianites, d’une beauté exceptionnelle qui capture à la perfection le rêve, et souvent la réalité, christianite.

De offentlige myndigheder og Christiania, B. Jaeger, L.Olsen, O.Rieper, AKF, 1993. Ce livre très complet, écrit en langage administratif, retrace l’histoire du long duel entre Christiania et les autorités danoises jusqu’en 1993.

Sumpen, liberalisterne og de hellige, Christiania - et barn af kapitalismen, Børge Madsen, Social og Sundheds Politisk Gruppe, 1981. De loin l’analyse d’anthropologie sociale la plus poussée, hélas colorée par les émotions complexes de l’auteur.

Conseil de lecture : phonétique
« æ » se prononce è, « ø » se prononce eu, « å » est o,
« y » est u, « u » est ou, « Jul » se dit youle, « Ugespejl » se dit ourespaïle, « Solvognen » soulevône, et « Christiania », si on a l’accent de Copenhague, va plus sur Kristièènia, que Kristiânia.