Autogestion en France (en mai-juin 1968 et ensuite).
Frank Mintz

La France de 1968 était une société organisée du haut en bas par un État et un pouvoir fort et stable, surtout depuis la fin de la guerre d’Algérie en juillet 1962. Il n’y avait pas de crise économique interne et externe. Politiquement le général De Gaulle avait d’assez bons rapports avec les USA et l’URSS. Et, répondant aux désirs du Comité central russe, le Parti communiste français, à cause de son influence sur la CGT ménageaient le pouvoir du Général et le capitalisme français, dont les entreprises se portaient bien.

Comment, dans cette société bien huilée, une secousse sociale a été assez forte pour ébranler l’ensemble socio-économique et faire naître des tentatives de gestion horizontale, d’autogestion ?

Il existait de petites tâches dans le ciel bleu du mois de mai : des luttes étudiantes têtues dans une nouvelle université en banlieue parisienne et de une vague agitation dans des lycées à Paris. En province, des îlots de grèves violentes avaient surgi et disparu assez vite dans quelques usines : « à Caen où les ouvriers de la Saviem [1] livrèrent des batailles de rue, au Mans également, à Redon où dans une petite ville de Bretagne une lutte pour les salaires, dure et victorieuse, avait uni, ce qui ne s’était pas vu depuis longtemps, tous les travailleurs de toutes les usines. Mais personne n’avait considéré cela comme le signe avant coureur de la crise. [2] »

Cette violence subite, inconnue depuis la fin de la guerre d’Algérie, réapparut

Cette violence subite, inconnue depuis la fin de la guerre d’Algérie six ans auparavant, réapparut sous la forme d’une intervention policière, couverte par les médias français, toute la soirée et la nuit du 10 au 11 mai 1968 à Paris. La crise a été créée par le pouvoir du général De Gaulle, par son ministre de l’Intérieur et son préfet de police à Paris (jamais désavoués par lui).

Le cœur et les racines de mai 68 viennent du mouvement étudiant politisé à l’université de Nanterre luttant à la fois contre l’administration, des groupes fascistes et des intrusions policières. Il en est résulté une connaissance et un respect entre camarades de différentes idéologies de gauche. En même temps, il y eut une analyse du contenu des programmes et des débouchées universitaires dénoncés parce qu’ils formaient (et forment) des collaborateurs du capitalisme.

Très concrètement, au cours de l’occupation du bâtiment administratif de l’université de Nanterre le 22 mars 1968 un accord se fit entre 142 étudiants, majoritairement militants anarchistes et léninistes sur des axes de luttes et de réflexions. D’où la naissance du mouvement du 22 mars avec ces quatre questions qui satisfaisaient les tendances anarchistes et léninistes (critiques de leur propre courant idéologiques) : -Le capitalisme en 1968 et les luttes ouvrières ; -Université et université critique ; -La lutte anti-impérialiste ; -Les pays de l’Est et les luttes ouvrières et étudiantes dans ces pays.

Le mouvement du 22 mars allait devenir dans les semaines suivantes une forme collective de démocratie dans les assemblées et de prise de décision dont le suivi revenait à l’assemblée générale, au-delà des étiquettes groupusculaires existantes. Ce modèle se répandit dans tout le pays grâce au réseau des deux tendances anarchistes et léninistes.

La propagande et la propagation des idées et des actions du 22 mars furent en grande partie diffusées par les médias habituels et populaires de l’État capitaliste. Un appel à la grève générale lancé en direct à la radio par Daniel Cohn-Bendit [3] durant la nuit du 10 mai fut repris par les partis de gauche et les syndicats. Le PC n’osa pas s’y opposer. La censure des médias ne fut imposée que tardivement parce que la droite et le gouvernement ne s’étaient pas rendus compte rapidement des effets causés par le nouveau regard et la nouvelle réflexion proposés par les camarades du 22 mars. La grève générale a touché durant un bon mois dix millions de salariés, auxquels il faut ajouter leur famille.

Et personne n’était indifférent : « Nous ne soupçonnions pas l’importance des inorganisés […] Il y avait un climat syndical d’apathie. On s’était construit à l’image du pouvoir patronal dans l’entreprise [4] »

La signification, pour moi, est triple : pour les partisans du capitalisme ou pour ceux qui croient à un capitalisme « au visage humain », comme pour les marxistes léninistes et des syndicalistes qui s’imaginent être différentes des capitalistes et des léninistes, il existe deux groupes humains. Le premier, penseurs et inventeurs faisant tout pour les « inorganisés », indifférents, peu doués. Ce premier groupe attribue (presque toujours) les échecs aux crises, à la fatalité, à un complot (des juifs ou des ennemis et des étrangers), aux erreurs des salariés. La hiérarchie qu’il a façonnée pour qu’elle le justifie, efface, ou réduit à l’extrême les petits, les modestes, les non diplômés.

Mai 68 a détruit cette croyance aux sur-hommes et aux sous-hommes (si bien exprimée par le nazisme qui est si présent aujourd’hui chez les chefs de toute croyance athée et religieuse).

La grève générale fit tâche d’huile et se prolongea sur plusieurs semaines. Le slogan Métro, boulot, dodo (issu de l’occupation du théâtre de l’Odéon à Paris) était le miroir d’une vie insensée, un brin au-dessus de celle des animaux, une survie. De nombreuses entreprises étaient occupées par leurs employés, discutant des événements et de fil en aiguille profitant du beau temps dans les cours et sur les terrasses. Ailleurs des sortes de tribunaux ouvriers jugeaient les cadres incompétents, une commission de syndicalistes ouvriers et paysans organisaient la distribution sans intermédiaire de nourriture à la population, un Comité intersyndical de grève se substituait à l’administration. C’était une avalanche de multiples slogans et affiches, d’humour. C’était la remise en cause des études de notaire, de la fédération des footballeurs professionnels, du militantisme de gauche d’obéissance à la direction politique (pas de grossesses en période crise sociale, un climat proche du « management » dans les entreprises) et procédurier (des échos d’entreprises de 25 lignes pour le bulletin Lutte ouvrière, pas une de plus, quel que soit le sujet, sinon à la poubelle).

Concrètement le mot « Autogestion » était peu courant, voire inconnu. Pire, tous les partis politiques fonctionnaient de façon pyramidale, le pharaon donnant ses ordres aux esclaves, de haut en bas. Ces habitudes semblaient normales et elles venaient de la Seconde mondiale, de la guerre d’Algérie. C’est le groupe du 22 mars, nom qui popularisa l’autogestion parce qu’elle était (et est) inséparable d’un mouvement social qui renverse les valeurs hiérarchiques du capitalisme privé et du capitalisme d’État.

« - la reconnaissance de la pluralité et de la diversité des tendances dans le courant révolutionnaire, la révocabilité des responsables et le pouvoir effectif des collectivités, la circulation permanente des idées et la lutte contre l’accaparement de l’information et du savoir.

- la lutte contre la hiérarchisation.

- l’abolition dans la pratique de la division du travail (abattre les cloisons entre travail manuel et travail intellectuel), le refus de la mystification des motions de censure, référendum, coalitions électorales, tables rondes, délégations de pouvoir ...

- refus du dialogue avec le patronat.

- destruction du mythe de l’État arbitre, au service de l’intérêt général.

- la gestion par les travailleurs eux-mêmes de leurs entreprises, forme d’action qui ne peut être pour l’instant que spontanée mais que nous devons prôner comme une des possibilités révolutionnaires.

Les différentes actions, quatre grands axes : - l’information, - le ravitaillement, - l’autodéfense. - l’organisation de manifestations. […]

Ravitaillement  : Des collectes d’argent, de nourriture sont organisées tous les jours. Des contacts sont établis entre travailleurs en grève et paysans. Des travailleurs mettent leur camion à disposition pour aller chercher des vivres en province. Des stocks sont centralisés dans les entreprise qui offrent leurs locaux. Des tonnes de nourriture ont pu ainsi être distribuées. [5] »

Bien évidemment, l’enthousiasme, la joie, etc., côtoyaient l’inquiétude face à l’absence de stratégie des organes capitalistes et du général De Gaulle. « Maintenant, il est possible de parler de tout avec tous ; dans des milliers et des milliers d’unités de production, pour la première fois, on se met à réfléchir en commun, sur le tas, à sa condition, aux problèmes de la vie réelle. […]

Sans doute, existe-t-il peu d’exemples réels et surtout significatifs - du moins à notre connaissance - de remise en marche des usines par les grévistes eux-mêmes. […] à Nantes, les syndicats ont essayé de prendre en main le ravitaillement ; ailleurs, des étudiants ont cherché à faire parvenir aux usines les produits agricoles, à établir une liaison entre paysans et travailleurs en grève, aidés en cela par des camionneurs. Dans d’autres cas, prenant à la lettre les mots d’ordre de la CFDT [6], des ouvriers ont revendiqué la gestion de leur usine par eux-mêmes. [7] »

« Ainsi, quand aux Assurances générales un militant CFDT [8], s’opposant à la création d’un comité de lutte élu par les travailleurs, déclare devant 3 000 employés : « Je suis pour, mais ce n’est pas réalisable ... , peut-être dans 50 ou 100 ans », personne ne réagit. Les mêmes employés des AGF appelés à se prononcer sur l’organisation par eux-mêmes d’un référendum portant sur la récupération ou non des heures de grève, ne répondent pratiquement pas. […] Ces réactions de passivité, c’est le mode de production capitaliste qui les sécrète à chaque instant chez la quasi-totalité de ceux qui lui sont soumis. [9] »

Cette évocation qui mêle des analyses proches des événements et des réflexions 30 et 40 plus tard doit être brièvement complétée.

Paradoxes chez les partisans de l’autogestion

Les principales sources utilisées dans ce texte viennent du groupe du 22 mars et Informations et Correspondance Ouvrières, ICO, auquel participaient des anarchistes. En fait, les deux groupes ont accentué leurs fractures latentes jusqu’à les rendre irréversibles. D’une part, dans le 22 mars, les léninistes (de la Ligue communiste et du maoïsme) étaient revenu à leur bercail ; de l’autre, à ICO, les quelques anarchistes refusaient l’interprétation uniquement conseilliste d’Anton Pannekoek [10].

On voit l’opposition sur l’autogestion : « Cette réponse des travailleurs ne surgit que de la lutte elle-même par le développement même de cette lutte. Elle n’est pas consciente et formulée comme revendication : elle est l’action elle-même. […] Nous pensons que c’est là l’aspect fondamental : la gestion qui découle de la lutte elle-même. [11] »

Cette affirmation contient deux postulats (une vérité indémontrable, comme dieu ou le futur radieux de l’humanité) : les travailleurs n’ont pas d’idées sur la société dans laquelle ils voudraient vivre : donc, il faut la leur donner, comme le font les léninistes.

Pourquoi les anarchistes du groupe Noir et Rouge, et d’autres, refusaient et refusent cette interprétation ? Pour une double raison qui est pratique et théorique.

L’histoire nous offre trois cas historiques (au moins) qui démontrent que les idées prolétariennes existaient avant toute publication d’écrits de Bakounine, de Marx et de Pannekoek.

En 1789, en France, spontanément : « […] les paysans entrèrent en révolte. Ils se mirent en marche contre les châteaux afin de détruire les chartriers, les rôles, les titres [12], et ils incendièrent les châteaux, si les maîtres ne renonçaient pas de bonne grâce aux droits féodaux, consignés dans les chartriers, les rôles et le reste. [13] »

En 1871, à Paris, pendant la Commune de Paris des assemblées générales se forment spontanément pour élire des délégués responsables devant l’assemblées qui les contrôlent et les révoquent s’ils prennent des décisions de leur propre chef.

En 1936-1939, dans l’Espagne non fasciste des collectivités autogérées sont formées à l’initiative de travailleurs anarcho-syndicalistes pour lancer une industrie de guerre, unifier trois compagnies de chemin de fer en Catalogne, exporter des agrumes (union des syndicats anarcho-syndicalistes et socialistes) dans la région de Valence.

La déduction qui s’impose d’elle-même est que les travailleurs, surtout les paysans parce que les plus exploités (hier et globalement aujourd’hui) savaient comment se défendre contre l’exploitation. Et grâce aux idées de Bakounine, de James Guillaume et de Kropotkine, ils ont consolidé leur volonté de combattre.

La seconde déduction (que j’avance) est que si on propose aux travailleurs des solutions immédiates pour abattre l’exploitation, ils y adhèrent plus spontanément qu’à la suggestion de faire un grand parti des travailleurs et des assemblées générales plus tard « peut-être dans 50 ou 100 ans » pour le délégué CFDT déjà cité.

Pour revenir à l’époque actuelle, voici une remarque intéressante faite au Mans le 27 novembre 2017 pour le centenaire de : pour les uns la révolution soviétique, pour les autres la révolution des soviets libres : « [Sur la Commune de Paris et l’assemblée générale] Un commentaire de Jean-Christophe Sellin [du parti de Jean-Luc Mélanchon] a été que c’était au Parti de déterminer à quel moment il [le groupe des ouvriers] allait pouvoir appliquer la révocation des mandataires. [14] »

Paradoxes des montres Lip et de la CFDT

« Tout sera comme avant ! » explique M. Lip (Le Monde 15-8-68) qui montre : « Ne nous y trompons pas, il existe et il existera encore longtemps des gens payés en dessous du SMIG » Cette affirmation correspond aux besoins du capitalisme de ne rien modifier à l’exploitation, si ce n’est l’apparence. [15] » Le grand patron Fred Lip était mondialement connu pour ses montres, mais il oubliait ce qu’il avait chez lui. Une certaine arrogance :
« 1964 : à LIP, devant une grève de deux heures pour les salaires, le patron décide le lock-out pour la journée… C’est la première fois

1966 : un militant CGT est licencié pour avoir déposé une circulaire syndicale sur le bureau de son collègue à Lip. [16] »

Et la section CFDT de Lip fit un tract : « Les étudiants ont de bonnes raisons de vouloir des changements, nous aussi. C’est le moment d’intervenir, nous avons déjà trop subi. Les salaires, les horaires longs, les cadences, les brimades, les inégalités : ça suffit ! ». La grève et l’occupation de Lip avaient été décidées pour le 20 mai dès 6 heures.
« Nous sommes tous là, les premiers, le groupe CFDT. Stupeur : des militants de UL (union locale) CGT barrent la porte d’entrée, des manches de pioche dans les mains : « c’est la grève, on ne passe pas ! ».

C’est le clash. Nous expliquons : « Nous allons distribuer un tract invitant tous les Lip à entrer et rendez-vous à 8 h au restaurant d’entreprise pour débattre de notre participation au mouvement national. A Lip, nous voulons un vote libre, réfléchi, conscient des enjeux actuels ». Le moment est tendu, beaucoup d’incompréhension. Heureusement, la CGT de Lip arrive et tient le même discours que nous… Les portes sont dégagées : il est 6 h 20. »

Ensuite, il y a une assemblée les salariés sont invités à échanger, puis le vote sur l’occupation a lieu et la majorité est pour. Fred Lip et ses subordonnés sont avertis qu’ils peuvent rester mais que leurs machines à écrire et les photocopieuses sont réquisitionnées et que si la direction fait l’opposition « l’AG est d’accord pour vous expulser de l’entreprise ».
La CFDT de Lip est contactée par de petites entreprises du secteur horlogerie où des amendes sont infligées aux salariés pour des outils abîmés (ce qui est interdit depuis 30 ans) ; où le propriétaire attend les grévistes le fusil à la main, avant de se calmer. Le patron Fred Lip « pique une crise à cause d’un photocopieur ». Le délégué CFDT le tranquillise en proposant un horaire où il pourra se servir de « sa » photocopieuse.

Durant les négociations avec la direction patronale qui furent positives pour les salariés, des consignes étaient données pour donner de l’assurance aux délégués (parler fort, bien vérifier que chaque point est clair).

Le cas de Lip en mai-juin 1968 montre le climat patronal qui existait et la profondeur des changements psychologiques en cours chez les salariés.

Ce travail de confiance en soi et de prise de conscience de la lutte de classe et des capacités propres aux exploités est le résultat progressif de mai 1968. Parallèlement, toute une série d’actions victorieuses ont eu lieu de 1968 à 1973. « On a vu ainsi se multiplier des occupations d’usines, méthode aujourd’hui inefficiente [17], les séquestrations d’employeurs et de cadres, les sabotages et la remise en route d’entreprises.

L’exemple type reste Lip dont on mesure la valeur symbolique mais pas encore la portée historique. Il est évident, et même s’il n’y avait aucun syndicaliste révolutionnaire parmi eux, que les ouvriers de chez Lip se sont comportés, par certains côtés, en syndicalistes révolutionnaires. [18] »

En juin 1973, l’entreprise de Fred Lip est en grosse difficulté. Les salariés (480 puis environ 800) apprennent en appliquant l’action directe qu’ils vont être licenciés rapidement et que les salaires vont manquer. Les « Lips » occupent l’usine et appliquent l’action directe en se payant eux-mêmes en fabriquant et en vendant des montres. Ils reçoivent une aide énorme de la France entière et de l’étranger. Cette occupation-autogestion devient une affaire d’État : la protection du patronat est en jeu et la combattivité des salariés doit être mâtée.

En août 1973 l’usine est prise par les gardes mobiles et des ouvriers sont arrêtés. Les « Lips »

produisent clandestinement, cachent le trésor de guerre (les montres produites) et la caisse (pour payer les salaires). En janvier 1974 un accord est signé : tous les salariés sont réemployés (un peu plus de 800) et en échange ils rendent quelques tonnes de documents administratifs et de machines, environ 20 000 montres et deux millions de francs. « Deux ans après, les nouveaux patrons mettent la clé sous la porte. Nous nous retrouvons devant un énorme problème. De nouveau en lutte pour l’emploi avec un paysage complètement changé. La lutte a été très dure : elle a duré 4 ans. [19] »

Charles Piaget

Parallèlement la CFDT prend ses distances à partir de la fin des années 1970. La CFDT, fin 1980, expulse les sections syndicales trop « autogestionnaires ». Une grande partie se regroupe dans la centrale syndicale (pas une confédération [20]) « Solidaires » qui zigzague entre le pro et l’anti capitalisme.

Paradoxe du poids de mai 68 et de ses formes autogestionnaires au XXI siècle
La situation économique est actuellement tout-à-fait différente. L’apport de mai 1968 est qu’il a jailli de la répression au quotidien. Un moment plus intense a suffi dans un grand pays industrialisé à bouleverser toutes les valeurs hiérarchiques de la bourgeoisie et du marxisme léninisme, les partis politiques de la gauche et de la droite. L’autogestion est apparue comme une évolution normale des événements.

Auparavant, c’était du fracas des balles et des cadavres d’ouvriers et de policiers tsaristes que les soviets libres étaient nés, que les paysans et les ouvriers avaient brièvement réussi à s’organiser, produire et se défendre ; puis ce même fracas et des cadavres semblables firent naître presque deux ans et demi dans certaines zones voire quelques semaines dans d’autres, l’autogestion dans l’Espagne révolutionnaire ; enfin, de la foule des opprimés et des cadavres des « policiers du peuple et autres tchékistes », la République des conseils ouvriers de Hongrie avaient repris la pratique autogestionnaire pendant quelques semaines.

Mai 1968 renversa les certitudes, secoua les esprits, en France des dizaines de milliers de couples ont transmis une partie de son éclat autogestionnaire à leurs enfants et aussi leurs petits-enfants. En Europe, le fascisme catholique espagnol fut effaré, ce qui donna plus d’attrait aux idées du mai 68 « francés ». Le marxisme léninisme de Tito aussi fut secoué. La Tchécoslovaquie dont les dirigeants léninistes tentaient une « perestroika » (avec des dizaines d’entreprises autogérées) quelques quinze ans avant Gorbatchev fut envahi par les tanks soviétiques authentique » du « socialisme réel ».

La Pologne de 1981, avec ses grèves impétueuses et ses appétits d’autogestion, peut-être, a-t-elle subi quelque influence de mai 68, mais le putsch militaire léniniste, puis en novembre 1989, les miasmes de l’obscurantisme de sectes catholiques d’Espagne et d’ailleurs ont enseveli le syndicalisme autogestionnaire venu du profond des douleurs prolétariennes polonaises depuis plus d’un siècle.

Mai 68 a dévoilé la face odieuse de l’exploitation sociale qui n’a de visage humain que le masque qui dissimule les milliers de morts quotidiennes d’indigents de tout âge sur tous les continents. Et Mai 68 a démontré que la vie est aussi solidarité et bonheur, construction immédiate d’aspects d’une autre société.

Frank Mintz