Platon

Les Réformateurs

La mythologie grecque terrifiante ne fait-elle que traduire l’horreur du Chaos à travers un polythéisme aux dieux agités par les plus sombres desseins ? Question légitime, après une relecture des grands textes où s’étalent des luttes sans merci. La Théogonie d’Hésiode ne cache aucune perversion, la « vérité » la plus crue est décrite. La mythologie grecque marque une coupure nette entre les dieux et les hommes. Elle sort de la fusion homme/nature, autrement-dit, elle instaure l’une des premières représentations mythologiques de la sédentarisation. De plus, l’existence de demi-dieux (Titans, Géants, Cyclopes, monstres, bref des hybrides) outre son originalité, est peut-être à mettre en parallèle avec les Prophètes présents dans le monothéisme méditerranéen.

De ce magma parcouru de tensions contradictoires, deux penseurs,
Platon et Aristote, tenteront le premier une synthèse, le second une transformation profonde. Tous les deux auront une influence centrale dans la constitution de la civilisation occidentale.

Platon (-428 – -347).

Platon tente de fusionner les grands courants des penseurs grecs, sans pour autant rejeter les mythes et les apports fondamentaux et contradictoires de ses prédécesseurs. Il choisir une forme particulière d’exposé : le dialogue, dont certains portent le nom de penseurs (Gorgias, Protagoras…). Son œuvre couvre tous les sujets de l’époque. Nous retiendrons deux axes principaux : les mythes et la théorie de Idées/Formes qui intéressent directement la recherche sur la violence.

a) – Les mythes ayant pour but ultime de modifier le comportement de ses destinataires et aussi d’être une mise en scène qui a pour objet une représentation, fruit de l’imagination, ils ne concernent pas la réalité. Surtout, ils ne posent pas la question du bien et du mal. Le mythe entrave le développement de la philosophie, de la pensée attachée à la recherche de la connaissance. Le déjà-pensé du mythe bloque l’esprit avide de savoirs. Platon est donc contraint de développer une critique radicale du mythe. Il oppose au mûthos le logos, cette opposition est une véritable méthode pour atteindre le discours vrai. Le mythe parle d’une réalité dont il faut supposer l’existence, le logos développe des arguments destinés à valider la thèse proposée. Narratif contre discursif, résume la position platonicienne.

Dans son contexte culturel, Platon ne peut rejeter radicalement le mythe, mais il réécrit des mythes démonstratifs, utilitaires, didactiques. Les Dialogues sont donc une fabrique de mythes « nouvelle vague », recyclage de la forme pour changer le fond. C’est aussi un passage de la tradition orale (aèdes), certes adossée à des textes, à un nouveau type d’écrits spéculatifs en lui-même : histoire et philosophie liées. Platon gomme l’aspect passif et religieux du mythe. Il opère une véritable révolution dans le processus de pensée de ses prédécesseurs.

La Réforme platonicienne rejette aussi la tragédie. Le mythe et la tragédie correspondent à l’enfance, il faut passer au stade adulte de la pensée : lourd travail de réinterprétation et de critique de la tradition. D’ailleurs, Platon reprend des tentatives anciennes en suspend chez Héraclite et Aristophane. A travers une critique de la superstition, il propose une nouvelle « religion » : le logos.

Une des premières préoccupations des penseurs reste la connaissance du monde. Une connaissance cosmologique c’est inventer, comme le découvreur d’une grotte en est son inventeur. L’epistêmê (connaissance scientifique) s’oppose à la doxa (l’opinion). Dans le Timée (-358 – -356), Platon développe une conception dynamique du cosmos supportée par une approche mathématique, c’est-à-dire le recours à l’abstraction comme unique instrument rationnel. L’analyse approfondie et exhaustive de ce dialogue majeur ne rentre pas dans le cadre d’une recherche sur la violence, nous le retrouverons dans l’étude de la métaphysique et surtout dans le comparatif entre les conceptions monothéistes et grecques de la Création. Toutefois, le Timée nous livre des éléments fondamentaux [1] :

– La réalité comprend deux domaines séparés : le monde des formes intelligibles pures (eidos, idea), éternelles, immuables, simples ; et celui du monde des choses perceptibles, flottantes qui se situent dans le temps.

– Dans le monde des formes intelligibles, la forme suprême est le Bien.

– Le démiurge est bon.

– Le démiurge n’est pas omnipotent. [Après avoir fabriqué l’univers, il l’abandonne et se retire (Timée 42 e). Approche radicalement matérialiste… L’homme reste seul dans un monde où l’intervention divine ne se manifeste que dans le règne d’un ordre mathématique. Faire le parallèle avec la tradition monothéiste (surtout juive). D’un côté le retrait grec rationaliste et mathématisé, de l’autre le retrait aux conséquences spirituelles.]

– Pour fabriquer le monde, le démiurge trouve comme espace/matériau la khôra qui est à la fois « ce en quoi » se trouvent les choses sensibles (espace ou lieu), et ce en quoi elles sont faites (le matériau). Elle à la fois réceptacle et nourrice (Timée 52 b).

– il existe une « cause » (anagkê) qui est une propriété inhérente à la khôra continuant de se manifester directement, même après le retrait du démiurge. [Ancêtre de la création continue, la création comme procès ?]

– Platon reprend la théorie des quatre éléments d’Empédocle : le feu, l’air, l’eau et la terre, position qui résistera jusqu’à la naissance de la chimie moderne au XVIIIème siècle.

¬– L’action du démiurge consiste à transformer dans la mesure du possible, un substrat spatio-temporel chaotique (la khôra) en une construction ordonnée selon la symétrie, opération qui seule va permettre de nommer les choses du monde sensible. [Cf. la Génèse]
– Platon assimile le monde sensible à un être vivant doté d’une psukhê, une âme, dont sont pourvus tous les êtres vivants, principe autonome de mouvement ordonné. [Le biomorphisme sert à pallier la peur viscérale du chaos de la mentalité grecque].
– L’âme du monde est structurée mathématiquement. Les mathématiques sont la seule connaissance possible, mais elle ne conduit pas au démiurge. La régression à l’infini vers la cause première est impossible. L’âme du monde est autonome, elle est la cause de son propre mouvement nécessairement parfaitement ordonné, inengendré et sans origine dans le temps. [On approche la définition du Dieu monothéiste]
– Monde sensible et temps co-existent ; il ne peut y avoir un temps avant le monde sensible.
– Le macrocosme et le microcosme sont organisés selon le même modèle. La forme prime sur la matière, thème qui perdure dans la physique contemporaine.

De ce rapide résumé des thèses de Platon, on peut déjà déduire qu’il reconnaît un démiurge, que la nature a sa propre autonomie, que la connaissance passe par la mathématisation et donc que la culture devient un facteur déterminant, l’anthropocentriste se met en place en même temps qu’une dénaturalisation de la morale. Le modèle mathématique de la physique commence à servir de matrice à la vie et surtout à la vie sociale qu’il faut organiser pour sortir du chaos de la violence brute. Physique, morale et politique sortent des mythes ; le tragique s’incline devant la rationalité des Lois et des institutions.

b) – Pour Platon, l’idéa ou eîdos est le caractère générique qui demeure toujours identique dans une multiplicité de choses et qui est ce par quoi toutes les choses pieuses sont pieuses et les impies, impies. L’idée est l’essence de la chose, quasi son archétype, l’expression de l’unicité dans la multiplicité. (Cf. le concept de violence). Elle est transcendante, immuable, stable, de plus, c’est la vérité de la chose sensible. Le Beau est le prototype de l’idée platonicienne. Le Bien lui est associé. Ce qui est Beau est donc Bien, le Bien est donc la bonté du Beau. L’idée de Beau relève d’une problématique morale et s’articule au Bien. Aimer le Beau revient à aimer la vérité, l’essence de ce qui est « bel et bien » beau et bon à la fois. L’idée est la cause vraie de la chose sensible, sa pure carte d’identité en quelque sorte. Mais elle sous-entend une dualité, Beau / non-beau, indépassable dans le contexte grec.
Platon réussit le tour de force de réduire la violence cosmologique à la problématique du mal. Transfert du cosmique (physique et chaos) à la morale en reprenant l’intellectualisme de Socrate : « Nul n’est méchant volontairement » (Hippias mineur), car le bien est une fin absolue. Si bien que l’injustice volontaire est une impossibilité morale.
Platon opère une seconde révolution dans le monde antique, celle du fondement de la morale. Derrière la question sur l’origine du mal, devenue une tarte à la crème des philosophes fatigués – des répétiteurs du prêt-à-penser, des recycleurs de conformisme – Platon initie une réflexion profonde sur le passage du bien relatif à un individu, à des groupes (cités grecques) à son universalisation qui fait de tout homme (y compris le barbare, le métèque) un sujet moral. Saint Paul, l’hellénophile, aurait-il pillé Saint Platon, question légitime ? Non ! Platon opère un changement radical de cadrage qui fonde l’éthique et bien sûr son corollaire obligé le politique. La migration du groupe à l’universel donne au Bien une valeur absolue, ce qu’est l’Idée en elle-même. L’Idée étend la notion de justice présente dans la tragédie (Cf. de Romilly). Les opposants ne se gêneront pas pour ironiser : « Est-il juste d’être juste ou injuste ? » …au lieu de formuler la question « Est-il légitime d’être malhonnête ? ». Platon au nom de l’éthique innove avec une philosophie pratique. D’autant qu’à son époque, le trafic, « l’argent noir » des marchands à l’origine du capital se dit ousia que de bonnes âmes traduiront par essence. Hasard de l’étymologie, ironie du sort ou pure médisance d’un esprit caustique mal intentionné ? Les banquiers athéniens avaient inventé la « caisse noire » et le « paradis fiscal », le triomphe de l’immanence au pays de la transcendance et de l’absolu. Moderne, vous avez dit moderne !
Platon sort l’étude de la justice du privé, il la bascule dans le domaine public. Il considère que « l’homme est un être de cité, il n’y a pas de cité sans homme ni d’hommes sans cité ». Pas de Je sans Nous, pas de Nous sans Je(s). La cité est l’archétype de la société. L’individu et la cité sont inséparables.
L’étude approfondie de la violence ouvre de multiples portes, il faut reconnaître à Platon l’honneur d’avoir défini la philosophie comme la voie rationnelle qui se substitue aux rites, aux initiations et aux sacrifices, à la mythologie et aux superstitions