A cerclé - 1
Tomas Ibanez

Les symboles ne naissent pas, ils se construisent [1]

Pendant de nombreuses années l’origine du A cerclé fut enveloppée d’un épais mystère. Au début, personne ne se souciait d’où avait surgi ce signe particulier qui accompagnait parfois certains graffitis anarchistes.

Un mystère tenace

Cependant, au fur et à mesure que cette icône se consolidait jusqu’à devenir un symbole incontesté de l’anarchisme, l’intérêt pour ses origines se mit à croître et la totale ignorance de ses sources fit surgir de multiples spéculations et légendes sur son origine. C’est ainsi que prit corps la croyance selon laquelle le A cerclé avait accompagné l’anarchisme depuis toujours, tandis que fleurissaient des histoires qui étaient parfois aussi détaillées qu’elles étaient immanquablement fausses.

Certaines assuraient que l’on pouvait deviner un A cerclé peint sur le casque d’un milicien pendant la révolution espagnole, alors qu’il ne s’agissait que de la représentation d’une cible ; d’autres prirent pour un A cerclé ce qui n’était qu’une équerre et un fil à plomb qui figuraient vers 1870 sur le sceau du conseil fédéral de l’Association internationale des travailleurs d’Espagne ; d’autres encore le firent remonter à Proudhon et à son idée de l’anarchie (A) comme expression de l’ordre (O) ; certains crurent même voir un A cerclé dans ce qui n’était

que ce symbole fût si récent surprit

qu’un double « A » inscrit dans la lettre « O » pour représenter les initiales de l’Alliance ouvrière anarchiste. Peu importe, quand bien même ces pistes n’auraient pas fait fausse route tout cela n’avait rien à voir avec l’idée de proposer un A cerclé comme symbole de l’anarchisme.

Bien évidemment, l’opacité qui enveloppait l’origine du A cerclé encourageait la recherche d’indices et la floraison d’hypothèses jusqu’à ce qu’Amedeo Bertolo, historique militant anarchiste de Milan, et Marianne Enckell, animatrice depuis des lustres du Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA) à Lausanne, écrivissent conjointement un article intitulé « La véridique histoire du A cerclé » [2] qui révélait, documents à l’appui, la véritable origine de ce symbole.

L’origine d’une proposition

Comme il fallait s’y attendre, le fait que ce symbole fût si récent surprit tout le monde, mais les preuves étaient là pour convaincre les plus incrédules. En effet, le numéro 48 du bulletin ronéoté Jeunes Libertaires, publié en avril 1964, présentait le dessin d’un A cerclé sur toute sa première page tandis qu’apparaissait dans les pages suivantes un appel à l’ensemble du mouvement libertaire pour qu’il adopte ce graphisme dans ses expressions publiques, et où étaient exposées les motivations de cette proposition et les raisons qui conseillaient de l’accepter. Peu de temps après dans le journal de la Fédération ibérique des jeunesses libertaires (FIJL) Action libertaire, que nous éditions à Paris, le A cerclé apparaissait pour la première fois sous forme imprimée, c’était dans le titre de l’un de mes articles [3].

Il y a une dizaine d’années, répondant à la demande de quelques camarades, j’ai expliqué en détail dans la revue Polémica [4] les circonstances qui entourèrent cette proposition, et comme cela a été publié également en français je ne vais pas y revenir ici. Il est vrai que, quand, au début de 1964, j’ai lancé à Paris la proposition de créer un symbole susceptible d’unir toutes les sensibilités anarchistes par-dessus les tendances, les adjectifs et les particularismes, et lorsque nous avons créé à cet effet le A cerclé, mon espoir était, bien sûr, de voir les divers groupes et organisations anarchistes accueillir favorablement cette proposition et œuvrer pour que ce symbole se propage aussi rapidement et aussi largement que possible.

En 2014, juste cinquante ans après cette initiative, je peux dire sans la moindre exagération que la réalité a dépassé de très loin toutes les espérances que j’avais déposées dans son éventuel succès. D’innombrables A cerclés ont été tracés sur les surfaces scripturales les plus variées et sont apparus dans les parties les plus reculées du monde. Sans aucun doute, le A cerclé est devenu le symbole le plus répandu et le plus populaire de l’anarchisme, l’icône qui l’évoque le plus immédiatement et pour le plus grand nombre de personnes.

Une création collective

Depuis qu’Amedeo et Marianne ont publié leur article, je ne sais combien de fois quelqu’un m’a dit dans une conversation : « Donc, le “A” c’était toi... » Eh bien, non !!! Pas du tout, la réponse est aussi tranchante que cela. Toute attribution de paternité individuelle est aussi absurde que fausse. Elle est fausse, tout d’abord, parce que la gestation du A cerclé fut un processus éminemment collectif dès son début.

En effet, s’il est vrai que la proposition initiale, c’est-à-dire, l’idée de lancer un signe commun présentant certaines caractéristiques spécifiques – par exemple, qu’il fût rapide et facile à tracer – et visant à atteindre certains buts tout aussi spécifiques – tels qu’accroître la visibilité de l’anarchisme – porte effectivement nom et prénom ; en revanche, l’acceptation de cette proposition fut le résultat d’un processus de discussion et, par conséquent, d’une activité collective. En outre, trouver le graphisme le plus approprié et décider du choix final furent également des activités collectives. Et même s’il est vrai qu’une seule personne le dessina sur un stencil, tant la confection du bulletin soigneusement ronéotypé dans la piaule d’un camarade que sa diffusion constituèrent également des activités collectives.

Deuxièmement, en plus d’être fausse, cette attribution de paternité individuelle est absurde, car un symbole, quel qu’il soit, ne naît pas soudainement, il se construit dans le cadre d’un processus qui peut être plus ou moins dilaté dans le temps mais qui est toujours, toujours collectif. Dans ce cas particulier, ce furent les milliers de mains qui tracèrent partout des A cerclés qui finirent par transformer un simple dessin et une simple proposition en un puissant symbole. Ce fut le geste, mille fois répété de l’inscrire sur les murs, dans les revues, sur des bannières, des drapeaux, etc. qui finit par transformer le A cerclé en un symbole ou, plutôt, qui le créa littéralement en tant que symbole.

Il est donc évident qu’en avril 1964 nous n’avions pas du tout créé un symbole de l’anarchisme, pour la simple raison qu’un dessin, une proposition et la volonté de créer un symbole ne sont rien d’autre que cela. Détrompons-nous, aucun symbole ne prit forme ce jour-là. En effet, sans le geste innombrable qui multiplia sa présence, le A cerclé serait resté enfermé à jamais dans les pages d’un modeste bulletin comme le simple dessin qu’il était à ce moment-là, sans jamais devenir un « symbole » de quoi que ce soit.

Pourquoi rappeler ici l’origine du symbole qui s’est imposé aujourd’hui comme celui qui évoque le plus directement et le plus intensément l’anarchisme ? Le fait qu’un demi-siècle se soit écoulé depuis sa création pourrait constituer une bonne justification. Cependant, pour ceux qui se méfient des commémorations, cet événement offre plutôt l’occasion de réfléchir sur les particularités de ce symbole et sur son lien avec certaines caractéristiques de l’anarchisme contemporain.

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