Les nouveaux paradigmes : transcendance, rédemption, incarnation… I
Le Christianisme II
Article mis en ligne le 20 septembre 2020

Le judéo-christianisme à la fois fourre-tout et philtre (filtre ne recouvre pas son aspect mystérieux) révolutionne les deux mondes dont il est l’enfant contre-nature. Impossible, ici de dresser un inventaire exhaustif de ses apports et de ses rejets. Concentrons-nous sur les concepts éclairant le sujet de la violence.

La transcendance. Dans l’A.T, elle est rejetée dans l’invisible, la Lumière aveuglante de la Toute Puissance, la Loi est sa preuve, comme immanence orthopraxique. La contribution chrétienne, avec le soutien de la gnose, lui confère une nouvelle valeur absolue. Dieu et le monde sont diamétralement opposés, irréconciliables, sans un acte obligatoirement divin. Ce faisant, les premiers chrétiens rejettent une partie de tradition stoïcienne et grecque : Dieu est immanent au monde régi par des lois physiques cosmiques, les forces naturelles sont de nature divine. Pour eux, le monde est tout ce qui est en bas, les ténèbres, le mensonge, la souffrance et toute la sainte litanie des malédictions ; Dieu est ce qui est en haut (le Très-Haut), la lumière, la vérité. Personne n’a jamais vu Dieu (Jean 1, 18), il habite une lumière inaccessible (1 Tim. 6, 16). Bref l’injonction est parfaitement claire : « N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde », « Tout ce qui est dans le monde…, ne vient pas du Père, mais vient du monde »(1 Jean 2, 15 et ss.). Ne mélangeons pas les torchons et les serviettes, morale que l’on retrouvera plus bas. Toutefois, le christianisme nuance, la transcendance n’est pas pure négation, simplement, elle une Souveraineté seigneuriale qui ne tolère aucun orgueil de la part de l’homme oublieux de sa qualité de créature. Leitmotiv bien connu : « Dieu résiste aux orgueilleux, mais il fait grâce aux humbles » (Jacq. 4, 6 ; 1 Pierre 5, 5 ; reprise de Prov. 3, 34). Là encore, la métaphore sert de démonstration : Dieu agit sur l’homme comme le potier sur l’argile ; il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut (Rom. 9, 18, 20). Pas de sagesse dans ce monde de folie. Le christianisme se démarque de son prédécesseur en spécifiant que la transcendance de Dieu est sa grâce à travers son sacrifice rédempteur de la Croix. Le chrétien avance masqué dans le monde sous une cagoule mortuaire, version primitive du bal tragique à Colombey. L’inénarrable Paul ose affirme dans Gal. 6 , 14 : « Jamais plus je ne chercherai ma gloire ailleurs que dans la croix du Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, comme moi je le suis pour le monde ». « En tant que grâce, la transcendance de Dieu réside dans son caractère de futur permanent » affirme Bultmann, paulinien en diable. Avec la grâce, le présent est un futur permanent. La résurrection annule le passé et présentifie l’avenir pour ceux et celles, bien évidemment, qui bénéficient de la grâce, sinon…basta !

Ce n’est pas le lieu d’épiloguer sur ce thème dont on perçoit l’avenir radieux dans les méandres de la sécularisation. Nous y reviendrons.

La rédemption. C’est un mystère, un événement dont l’origine est dans le monde divin et qui s’accomplit en l’homme. Elle est une délivrance de la chair, du péché de la loi et de la mort, bref le doliprane, sinon le narcotique universel. Délivrée sans ordonnance la potion « Jésus sauve » et « lave plus blanc » [1]. L’humanisation de la transcendance en la personne du « Fils de l’Homme » (modeste et foin de la génétique) avec l’acception du supplice de la mort est le sacrifice expiatoire tant attendu. L’ironie facile de l’anticléricalisme post-catéchisme dissimule la portée réelle de ce concept. La victime expiatoire entre dans la panoplie du parfait croyant, la rédemption prend la dimension d’un événement cosmique, le vieux devient nouveau (2 Cor. 5, 17). Jean ne lésine pas non plus dans la surenchère (9 , 39 ; 14, 6 ; 12, 32). La délivrance et ses développements quasi magiques firent beaucoup dans la réussite de la prédiction chrétienne. Inutile de se casser la tête à « talmuder » comme un fou, ou d’observer des centaines de préceptes tatillons, avoir la foi (souvent après avoir eu les foies devant la mort et la souffrance) suffit largement. Fait extraordinaire, l’eschatologie commence dans le présent et s’accompagne par l’établissement d’une communauté hors sol, comme délivré des puissances naturelles : le célèbre corpus mysticum dont les avatars occuperont une place de choix dans la théologie médiévale et les vagues successives de sécularisation. Le futur crucifié avait prévenu : « Quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (Jean 12, 32). Toujours sur le même thème, la venue du Christ est un re-commencement de l’histoire eschatologique, les vieilles histoires cèdent devant l’inouï de la nouvelle. La fin des temps est dans le présent pour celui qui croit et qui obéit. La croix ouvre les portent « du pénitencier ». La rédemption est un événement absolument présent (Jean), mais attention, « le salut présent n’est pas visible dans le monde », mais il est caché avec le Christ en Dieu. Les exhortations pauliniennes s’accumulent aux grès des prédications, la liste établie par Bultmann donne le vertige. Sans caricaturer à l’excès tant les messages sont clairs, on peut résumer :

– Foi = Délivrance.

– La Foi sauve en lieu et place de la Loi et des prescriptions, fin de l’orthopraxie stricte.

– La mort de la chair est la vraie vie.

– Le corps mystique devient Église, nouveau corps organique et générique qui donnera naissance à l’État/Nation ; la métamorphose de ce corps mystique devient la matière première du politique.

– Esprit (ex-pneuma) anime la matière. Le Christianisme introduit l’orthodoxie, la pensée droite, la vérité enfin vraie.

– La liberté prend un autre sens, c’est l’acceptation du commandement divin.

– Aimer son prochain, c’est accomplir la Loi (1 Jean 3, 14). Simple, efficace, imparable !

– Faute + Rédemption = Pardon (ce qui induit) la transgression comme éternel retour du même.

– Oui, mais, un peu d’ascétisme ne nuit pas, putain de chair qui colle aux os.

L’incarnation. Encore un mystère et boule de gomme, mais attention, piège redoutable que de mépriser la lettre sans scruter l’esprit. « Le Verbe s’est fait chair » implique plusieurs sens :

– Le passage du Verbe au Fils se fait par la « chair », incarnation dans une matière d’un Esprit partie intégrante d’un Dieu Un qui est Trois. (Introduction de la Trinité qui fera couler beaucoup d’encre et de sang)

– Le Verbe est aussi Logos, parole d’un savoir total.

– On le sait la chair est faible, l’incarnation reconnaît cette faiblesse innée, se faisant chair le Verbe se destine à la mort. Logique, non !

– Dieu unique, Fils unique, au risque de la famille monoparentale et ouverture vers le transhumanisme, libération des pesanteurs naturelles de l’enfantement (stade supérieur de la péridurale). La monogénèse comme modèle divin, finie la glèbe, vive le clonage.

– L’incarnation est une extériorisation qui est aussi une externalisation, sous-traitance qui permet la diminution des risques encourus par la maison-Père. D’où le concept de filiale après le familial dissout dans le Verbe.

– Pour sauver la face, le Verbe recrute une mère-porteuse, Vierge qui garantit une certaine crédibilité au procès d’enfantement divin et qui rajoute une dose de mystère à l’incarnation par les voies du Saint-Esprit.

– L’incarnation est une manifestation totalisante « tout ce qui est arrivé est arrivé en lui », le Logos grec a une concurrence redoutable. L’alliage du Verbe (mystère) et du Logos (raison calculante) ouvre un abyme sous nos pieds. Il faudra, bien sûr, attaquer le problème de la technique par ce biais, travail à venir après le pensum sur la violence.

– L’incarnation revalorise la chair déchue par la Chute. Elle remet la chair, donc l’individu, au centre la pensée et de l’action. Autre énorme chantier sur l’individualisme en perspective.
– Pour les théologiens patentés, l’incarnation devient christologie. Malgré les difficultés d’interprétations (au cours du M.A), l’incarnation permet de mettre en évidence la perfection du divin et de l’humain dans l’unité du Christ qui assure le salut de l’homme par la connaissance vraie.
– L’incarnation reprend ou plutôt recycle l’hypostase de la science naturelle grecque avec ses connotations de solidification, de manifestation, de personnalisation, de transformation quasi alchimique et de passage d’un état à un autre. L’incarnation devint le dernier stade de l’individualisation. La Trinité est la démonstration de l’hypostase. Conscients des difficultés de compréhension de ce concept pour les esprits contemporains imprégnés de scientificité, les théologiens comme K. Rahner (1904 - 1984) et les philosophes-fous de l’être (la bande à Heidegger et les seconds-couteaux) appelleront « l’ontique » au secours et l’unité-identité fondamentale de l’être et de la conscience. L’artillerie lourde démontrera que la « nature humaine est, en elle-même, acte fondamental de transcendance, reçu de Dieu et tourné vers lui ». Encore une parfaite utilisation du cercle vicieux démonstratif : la question est un élément intrinsèque de la réponse, à la fois le début et la fin du cercle !!!
Pour introduire au sérieux de cette problématique, je signale Michel Henry, un philosophe français, dont la thèse porte sur l’ « Essence de la manifestation » (PUF, 1963), auteur d’un magistral Marx en deux volumes chez Gallimard (1976) et cerise sur le gâteau, « Incarnation, une philosophie de la chair », Seuil, 2000. Il faudra revenir en profondeur sur les implications du passage au christianisme et des synthèses qu’il opère au cours des siècles.
– Pour clore, provisoirement, cette rubrique, j’invite les caustiques et les incrédules à méditer sur le mécanisme d’incarnation dans le/la politique, le pouvoir et ses accessoires. La dérision serait un manque de culture, certes d’actualité, mais surtout un signal pathétique que le pareil-au-même à encore de beaux jours devant lui grâce au recyclage des vieilles lunes comme une autorépétition, une régénérescence, une réification quasi inconsciente. Après l’éternel retour nietzschéen, la pérennisation de la domination et de l’aliénation garde sa fraîcheur et son dynamisme. Pas morte la bête, le trépas est sa survie : détruire pour reconstruire, l’invariance du Kapital tant matériellement que dans le domaine des idées.

Les nouveaux paradigmes (II) : universalisme, la morale, le mal… Le monothéisme en cours de christianisation reprend donc des valeurs capitales en héritage (pour ne pas dire des péchés capitaux, rarement capiteux). De longs développements ne rentrent pas dans le cadre étroit de la démarche présente centrée sur la violence. Nous les reprendrons ultérieurement.
L’universalisme promut par le judaïsme antique prend une nouvelle dimension sous la houlette de Paul et consorts dont on connaît les phrases célèbres. Avec le christianisme apparaît la pulsion totalisante et englobante d’une religion à vocation planétaire. Tous égaux en Dieu, puis tous égaux en Christ, tous égaux, certes, mais parfois séparés, histoire de couleur de peaux ou d’ « état-d’âme ». Toujours, la tendance au discours, à l’intention pure face à la transgression : grammaire de la religion = règles + les exceptions sans lesquelles les normes n’ont pas de sens.

La morale constitue l’apport fondamental du monothéisme qui fonde son assisse sur des règles du vivre-ensemble entre enfants du Créateur. D’abord obéissance à la Loi, la morale prend aussi une dimension sociétale dépassant le cadre strict du peuple hébreu. La formule loi = obéissance = commandement forge l’alliage de l’Alliance, la dérivation sous forme de morale généralisée (éthique pour les délicats) n’est donc pas surprenante. Comme avec un bon levain, la morale deviendra moraline (Onfray) croustillante. La théologie même s’embourbera dans la mélasse à n’en plus finir. L’éthique tentera de redorer le blason à grands frais de concepts savants, d’emberlificotements et de contorsions redoutables, car comment passer d’un message d’amour, d’universalisme et toute la panoplie de la bien-pensance à des pratiques négatrices des idéaux annoncés avec tambours (de la renommée) et trompettes (de Jéricho). Encore un cadavre à disséquer, les défis de la sécularisation (particulièrement à partir de Kant) redéployeront les difficultés dans la sphère de la raison : franchement quel merdier !

Le mal. Comme déjà sous-entendu, la notion de faute trouvera sous la plume des premiers chrétiens un écho amplifié par la morbidité, la culpabilité et la souffrance comme idéal de rédemption. Le mal se fait malin, malignité, maléfice, malédiction. Il envahit la théologie naissante, la pensée grecque, comme dans bien des sujets, apporte de l’eau au moulin. Aristote, Plotin et ses copains, la gnose servent de référence à l’extension de la problématique. Le plotinisme joue un rôle déterminant dans la contamination (y compris dans l’islam). Le mal ne peut résider ni dans ce qui est, ni dans l’au-delà de l’être. Il n’est présent que dans les réalités matérielles, mêlées au non-être. Certains affirmeront qu’il n’est pas, il serait une simple privation du Bien qui lui existerait. St-Augustin, ex-dualiste, admet encore logiquement la réalité du mal, car comment penser l’affirmation sans sa négation. Attention ! la théologie avertie précise que poser la déréalisation du mal n’est pas nier le Bien. Le mystère du mal s’ajoute à ceux déjà évoqués. Dostoïevsky dans les Karamazov fonde un athéisme argumenté sur la souffrance des innocents. Le mal est soit radical (Kant), soit banal (Arendt), sans parler d’une histoire du mal. La question agite encore les sphères pensantes, parfois le silence sert de réponse à une question qui dérange. Encore un chantier à ouvrir !
Pour revenir à nos moutons, la violence entre souvent dans la liste des émanations concrètes du mal.

Les nouveaux paradigmes (III) : violence et martyre.
Le christianisme naissant perpétue les principaux apports du monothéisme premier tout en introduisant des concepts novateurs et profondément transformateurs. Le monothéisme prend une nouvelle dimension.
La Violence .
En résumé, dans l’A.T. la violence tue, elle est couplée aux abus sexuels, au mensonge et à toutes les turpitudes humaines. Bien évidemment, Satan est violence dès le commencement. Plus important encore la Loi est Une ; la violence consiste en l’absence de Loi, une anomie destructrice de la Création : « quand la terre s’était remplie de violence » (Gn 6, 11). La violence en soi est absente, elle n’est pas un concept pur, mais elle est visible par ses effets. Déjà le triangle des Bermudes de la perdition : sang, sexe, parole = la trinité de la violence. Elle est la conséquence de l’idolâtrie, de la fascination de la mort. La Bête veut du sang. Autre point abordé dans L’A.T. la violence destructrice est aussi autodestructrice.
Des éléments contradictoires affleurent au cours du récit genèsique. Noé reçoit de Dieu la faculté de dominer les animaux. Lors du second récit de la Création, à travers Noé, l’homme sera l’effroi des animaux dont il mangera la chair sans boire le sang. (Égorgement rituel). Le sacrifice devient un acte violent exigé par la loi – aporie contradictoire comme fondement logique d’un monothéisme écartelé entre un concept exclusif et une réalité humaine bassement matérielle et survivaliste. Manger ou périr ? Exercer la violence contre l’ennemi ou périr, devenir esclave, alternative dont la solution ne fait aucun doute : recourir à la violence au nom de Dieu – sacralisation textuelle originelle. Le suppliant ou le supplicié s’exprime toujours en termes de violence – langage de la violence déjà abordé. Cerise sur le gâteau, renoncer au glaive, c’est s’en remettre à celui de Dieu, nettement plus puissant, le Jedi des temps biblique. Nous le savons, il fallait détruire Canaan, terre des incestueux, des infanticides et idolâtres (Lv 18, 25-28 ; Sg 5, 20 ;16, 17-24). Dieu des armées, disions-nous, antichambre du sabre et du goupillon dont le christianisme deviendra le promoteur et l’inventeur du markéting à usage sacralisé.
Avec le N.T. la violence devient spectacle, mise en scène savamment calculée. Cette fois la puissance divine agit bel et bien dans les bas-fonds du monde. Les deux premières créations ayant échoué, les fils de Noé ayant repris l’entreprise pré-déluge, le puissant tente le tout pour le tout, il s’invente une progéniture carnée via une pauvre fille des sols caillouteux. La scène demeure toujours géocentrée, une sorte d’acharnement territorial.
Un gus sorti de la chair, symbole du mal, mais exempt de la paternité spermique vient au monde. Nouvelle preuve que la féminitude est supérieure à la mâlitude. Marie, fille d’Ève, prend figure de trait d’union et de dignité supérieure à la masculinité encore vouée au second rôle. Pas étonnant que la féminité puisse prendre une place prépondérante dans le monothéisme et que la gente à pénis s’acharna à travers les siècles à prendre une revanche, promouvant une figure négative de la féminité en la reléguant, parfois même du Temple. (Cf. le rabbin Horvilleur dans le judaïsme et le culte marial délirant dans le christianisme versus catholicisme fin de millénaire avec son lot d’apparitions et la surdétermination papale de l’Immaculée conception et de l’Assomption).
La Croix symbole de la violence volontaire pousse au paroxysme le nouveau paradigme. Les Évangiles de Matthieu et de Marc retrace par le menu la montée au calvaire, la crucifixion et, cerise sur le gâteau, la descente de la Croix, la mise au tombeau et en bouquet final : la résurrection. La scénographie (hyper travaillée par les différents scribes) révèle plusieurs thèmes centraux :
– La violence sur la place de grève et l’acte fondamental de Pilate qui se lave les mains en signe de séparation du civil et du religieux ; son « démerdez-vous avec vos farfelus » est une avancée laïcarde novatrice. Le pouvoir romain reconnaît le droit de tuer au Sanhédrin de l’époque, version du tribunal populaire.
– Le Fils de l’Homme, sécularisation valorisante du Fils de Dieu, donc tout puissant, les miracles le prouvent, ne recourt pas à la violence contre la violence de la condamnation et de l’exécution capitale. La contre-violence n’est pas la bonne réponse à la violence. Bref, le gus n’est pas venu pour agir comme le commun des mortels, il protège ses disciples : grandeur oblige. Donc on ne résiste pas aux méchants (Mt 5, 39) qui peuvent être compris comme la main de Dieu. (A développer sous le chapitre du mal).
– Si Jésus apporte le glaive (Mt 10, 34), ce n’est pas pour l’utiliser au sens trivial du terme. C’est le glaive de la rupture d’avec le glaive. L’arme qui abat avec force les anciennes barrières (loi et prescriptions) (Lc 16, 16). Jésus rejette l’aide du Ciel comme au temps d’Elie (Lc 9, 54). Le rabbin en rupture de ban chassant les marchands du Temple (Mc 11, 15) est un geste symbolique, le fouet (Jn 2, 15) comme figure du discours de la violence (quelqu’un a-t-il déjà vu le Père-fouettard ? Tâter du fouet fut à une époque chose banale !)
– La crucifixion inaugure une nouvelle obéissance qui abroge la Loi. Ce n’est plus une abstraction, fusse-t-elle gravée dans le marbre sinaïque, qui prend le relais, mais une nouvelle figure à la fois chair et esprit. La Croix établit la suprématie du Nouveau sur l’Ancien. – Toujours l’inévitable et inépuisable Paul dans ses outrances propagandistes : la Croix est une victoire sur la mort puisqu’elle est le passage obligé vers la Résurrection (I Co 15, 25). Plus forte que le Roquefort, elle tue la haine (Ép. 2, 16), elle engloutit la mort (1 Co 15, 54). Paul a des accents apocalyptiques, « le Verbe de Dieu » se défoule, « il fait la guerre dans un manteau trempé de sang », « c’est le temps de détruire ceux qui détruisent la terre ». L’apologie de l’amour ne recule devant aucune image pour convaincre. (Version moderne de la publicité : « Roulez en X avec l’hybride [2] méga autonome, guidé par le GPS dernière génération », commentaire : « Le plaisir de tuer les vôtres et les autres dans le confort de l’Intelligence Artificielle ».
– Le Christianisme n’abolit pas le dualisme refoulé, il le réoriente. Le couple violence / amour (et les produits dérivés) envahit la sphère religieuse, ce qui serait bénin, si la copule infernale n’avait pas établi une suprématie sur le monde concret. (Reprendre ici, la réflexion sur les antinomies.)
A ces considérations dont il serait vain de multiplier les références, quelques thèmes induits valent le détour.
– « Tendre la joue gauche… » poncif bien connu des moralistes. En dehors d’une lecture humoristique mettant en exergue la nécessite d’établir un équilibre entre les deux faces du visage, pas de jalouses (les joues évidemment), à chacune son dû de souffrance. La célèbre scénette tente de convaincre qu’il faut briser la chaîne de la violence. Réponse, certes très honorable, mais toujours individuelle. Les réponses collectives demeurent exceptionnelles, d’ailleurs la scène reste au singulier. Si Jésus épargne ses disciples, ceux-ci ne se montrent guère solidaires [3]. A méditer. Nous sommes loin des scénarios mis au point par Gandhi, notamment lors du matraquage célèbre de la marche du sel. Le christianisme des textes n’annonce pas de résistance collective. Par ailleurs, la non-réponse par la violence interrompt-elle vraiment la perpétuité de la violence ? Elle correspond à une situation précise et circonscrite. Le christianisme est porteur d’une radicalité qui se révèlera au fur et à mesure des siècles : l’individualisme dont le Christ est la figure de proue, la matrice. Les Pères de l’Église auront bien du mal à transformer cet élan rédemptionnel individualisé en mouvement de masse manipulable et crédible. Le théologico-politique viendra au secours des prélats empêtrés dans la glèbe et le glaive. Cette rhétorique de la joue tendue insuffle une vision doloriste à la nouvelle religion, la souffrance terrestre comme purgatoire et assurance-vie dans l’au-delà. Cette conception renvoie bien sûr à la question de la légitime défense et de la guerre juste que nous traiterons en détails plus tard. Elle est parfaitement cohérente avec le point suivant.
– « Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », autre ritournelle qui fit couler beaucoup d’encre et autre liquide parfois rouge. Le texte est parfaitement explicite, il y a bien deux royaumes celui de César (en bas) et celui de Dieu (en haut, hors sol du moins). Le Juif était « du » et « dans » le monde, l’autre monde était à venir. Maintenant, le nouveau juif et les polythéistes convertis ont deux allégeances, prémisse de la double nationalité. Encore une dualité conflictuelle dont les conflits d’intérêts seront hors d’âge et sujets à bien des interprétations spécieuses. On peut voir aussi dans le conseil christique de rendre à César son dû (impôt, mais aussi respect du droit romain dans les affaires non-religieuses) une position à la normande (« peut-être ben que oui…peut-être ben que non »). Christ reprend la tradition juive de préservation du peuple comme un absolu, la disparition de celui-ci serait abolir l’Alliance. Mission impossible en V.O. La « Part de César » est préservation « quel que soit ce que l’on en pense et quoique l’on endure [4] ». La « Part de Dieu » ne joue pas dans la même cour, on n’achète pas avec de la monnaie ou par l’impôt les prescriptions du Décalogue ou du message christique.
Donc deux maîtres, auquel se vouer ? Aux deux, mon cher chrétien ! Toutefois, le respect de l’un implique le respect de l’autre. A égalité ? La hiérarchisation dépendra des puissances temporelles du moment. Dans un premier temps, le glaive sera la réponse à l’obéissance du second terme (Cf. la martyrologie). Ensuite, le renversement s’opèrera progressivement. La puissance séculière de l’Église, le goupillon pour faire simple, sera le nouveau glaive, bénit sans complexe. La dichotomie César / Dieu est un bel exemple de la phraséologie mise en place par les rédacteurs de l’N.T. On fait parler une Jésus / Socrate à toutes les sauces, pas de traces. Mieux vaut ne rien écrire et laisser les disciplines encalminer et calaminer une doctrine qui se fait en s’écrivant [5].
Le chrétien vit donc dans une tension permanente, en perpétuel conflit intérieur. État d’esprit inconfortable qui dérive facilement vers les troubles psy. Un pied sur terre, la tête en l’air et le gadin est assuré. L’Église palliera les tensions par de multiples artifices sacramentaux ou pénitentiels.
Certaines réponses consisteront à privilégier l’un des deux termes de l’égalité, car ici il s’agit d’une antinomie exclusive, sans troisième terme possible de type dialectique. Rejeter César c’est se livrer poing et mains liés au glaive ; rejeter Dieu, c’est retomber dans le néant de l’incroyance vraie : martyre ou athéisme ?

Le martyre.
Dès ses premiers balbutiements, le christianisme inaugure la double allégeance et le renversement de la question de la violence. La Croix devenue le symbole parfait sert d’étendard, de bannière aux « armées du Christ ». On peut parler d’inversion au sens quasi physique du terme ou d’une inversion de polarités. Le Crucifié sert de déclencheur.
Première remarque : le monothéisme subit un assaut redoutable, celui du retour au péril polythéiste : un Dieu devenu Père d’un Fils conçu par l’Esprit dans les entrailles d’une Vierge. Même Toto avec son humour primaire n’aurait pas osé. L’unité ou l’Un se scinde d’abord en trois : la Trinité. La perturbation secoue le milieu juif d’origine, un rejet devant la stupidité logique, une sainte horreur, peut-être permet-elle une sauvegarde du monothéisme premier ? Plus tardivement la figue de Marie, Mère et Vierge, entre en scène à la fois pour séculariser et sécuriser les ouailles.
L’ancien conflit permanent avec la Loi se convertit en conflit que résout la Foi comme croyance quasi rationnelle. Toujours le relent de mystère qui plane. La dynamique créée par le Christianisme transforme le croyant en témoin de la Croix. Le grec marturia devient alors le fait de mourir pour témoigner du Christ. Les tendres Romains concevaient la recherche de la vérité comme primordiale et l’usage de la torture comme un moyen efficace de l’obtenir. En effet, accepter la mort était une preuve de vérité, le témoin ou martus manifeste par son témoignage de la véracité ultime de ses convictions. Les Macchabées avaient une conception similaire. Comme la Croix, le martyre ouvre la porte du monde à venir. La mort du martyr par martyre était aussi une imitation extrême du Maître à penser et à agir que fut le Christ.
L’inversion sur soi de la violence est une caractéristique essentielle du premier christianisme, elle s’appuie sur le Sacrifice du Fils. L’Imitation devient une vertu, une prescription de la Foi. Imiter jusqu’au bout est atteindre la perfection (teleiôsis). Le martyre est la mort parfaite. D’autant que le mystère pascal via l’eucharistie ravive l’événement.
D’autre part, le martyr par son imitation entre directement au Paradis, sautant la case purgative [6]. La mort par inversion/intégration/intériorisation de la violence est le meilleur moyen d’atteindre le vrai but de tout chrétien.
Deuxième remarque  : le martyre est une apologie de la mort volontaire pour atteindre un but légitime, rejoindre le Christ. Ne sommes-nous par là en présence d’une double prémisse redoutable. Il faut souffrit pour accéder au bonheur final. D’autre part, c’est une légitimation possible du combat contre le mal, porte ouverte à bien des dérives dans les deux millénaires suivants, toutes obédiences monothéistes confondues.
L’Église se trouva, rapidement, fort désappointée par la prolifération des martyrs. La fuite hors du monde remet en cause potentiellement la Création dont l’homme est le pilier central puisque « fait à l’image de… ». Un rétropédalage s’imposa aux Bons Pères :
Le concept de sainteté va palier la difficulté. Nous trouvons ici un des premiers exemples du mécanisme puissant de recyclage, le produit fini diffère de la matière première et ses conséquences seront transhistoriques. Dans l’A.T. la sainteté appartient à Dieu seul en raison de sa toute puissance et de la perfection de son être. Lui seul peut désigner ceux qu’il appelle à vivre en sa présence. Les langues sémitiques s’appuient sur la racine qâdash avec le sens de « consécration-purification ». Plusieurs dérivés (qâdôsh, quôdèsh…) tournent autour de l’idée de sainteté, voire désigne Dieu lui même (És 6, 3). La sainteté s’oppose au profane. Encore la présence du dualisme, ici celui du sacré-profane en liaison direct avec pureté-impureté. L’A.T utilise, selon les comptables [7] du Texte, 842 fois la racine qâdash. Pour rencontrer le qâdôsh, ( le Très-Saint) le peuple doit se purifier et se sanctifier au préalable. On parle même de la Loi de Sainteté (Lv 17–26). Comment ne pas citer Lv 19, 1 : « Soyez saints, car je suis saint », ici la morale complète l’observance de la Loi. La postérité du slogan sera glorieuse et collera aux basques des monothéismes comme la vérole sur le bas-clergé, disait-on dans une certaine presse anti-calotte. Autre citation à forte retombée : Jérusalem sera appelée « Sion du Saint d’Israël » (És 60, 14). Dans le N.T. la sainteté s’incarne dans l’Esprit Saint, le recyclage est parfait, mais le sens amorce une rupture radicale. Porte ouverte à des dérives annoncées. L’Église est conçue comme une Nation sainte. L’inévitable Paul s’engouffre dans la brèche : saints par vocation, les chrétiens peuvent prétendre au titre, même si la perfection n’est pas encore acquise (Rm, 1, 7 ; 8, 1-17), mais avec l’aide de l’Esprit Saint (Pentecôte) tous est possible.
Le martyre, ticket d’entrée par la voie express, dégarnit la population chrétienne. Il fallait stopper l’hémorragie. L’introduction du culte des Saints, individus d’exception, sert de modèle, mais aussi par dérivation de culte palliatif. Le martyr est déclaré saint, sa relique sert d’autel ou de lieu sanctifié. L’Église réussit ainsi à calmer la fougue des chrétiens et surtout à capter les restes des multiples polythéismes locaux à son profit. D’où la prolifération toponymique des noms de saints et de saintes. L’iconographie chrétienne multiplie les images, vitraux, peintures, sculptures des saints. Dans « Initiation aux Pères de l’Église » Johannes Quasten [8] fait une recension des martyrs reconnus par trois siècles de persécutions romaines. Par exemple, sainte Perpétue déclare : « Alors le juge prononça sa sentence, et nous condamna tous aux bêtes. Tout joyeux, nous descendîmes vers la prison » (T.1 P. 207). Notons que Tertullien, dont on sous-estime largement l’importance, préconise la fuite face aux persécutions, car sous la torture, renier sa foi serait gravissime. Les Romains eurent un rôle déterminant dans l’implantation du christianisme. Le martyre devint une preuve de l’authenticité de la Foi des persécutés : complètement contre-productif, jusqu’à ce que Constantin comprenne l’intérêt que la nouvelle religion pouvait avoir pour l’Empire en proie à une contamination profonde des esprits. Théodose instituera le christianisme comme religion d’État. Alors, les persécutions devinrent intra-communautaires, bel exemple d’intégration et de perversion d’un idéal ou simplement développement naturel et logique de positions portant en germe sa négation. Affaire à suivre.

Le christianisme religion d’État et persécuteur.