Oeillets (Révolution des ) I
Eduardo de Sousa et Júlio Henriques

C’est par ce nom que s’est fait connaitre à l’étranger le mouvement révolutionnaire qui a secoué la société portugaise pendant près de deux ans, 1974-1975. Ce fut – après coup – une « révolution impossible ». Impossible ? « Sans doute, soutiendront certains. Impossible dans le cadre limité du Portugal. Impossible parce qu’une île de communisme libertaire ne peut pas exister dans la mer de la production capitaliste et de la conscience capitaliste. […] Mais les hommes et les femmes ont rêvé des ‘impossibles’. Ils ont constamment cherché à ‘escalader le ciel’ à la recherche de ce qu’ils considéraient plus juste. » Maurice Brinton, postface à la première édition du livre de Phil Mailer – voir biblio.

Le 25 avril 1974, un coup d’état organisé par de jeunes officiers de l’armée portugaise en particulier des jeunes lieutenants et des officiers de milice (y compris de la marine et de l’aviation) a mis fin à la plus ancienne dictature européenne, une dictature d’origine fasciste qui avait été établie à la faveur d’un coup d’état, militaire lui aussi, déclenché en 1926.

Le mouvement initial, clandestin, de ces jeunes officiers s’est fait appeler « mouvement des capitaines », adoptant par la suite le nom de Mouvement des Forces Armées (MFA). Ayant pris naissance comme mobilisation corporatiste, il a rapidement acquis une forte dimension politique dans lequel la nécessité d’abattre la dictature et d’entamer sans plus tarder des négociations avec les mouvements de libération national africains est devenue prédominante. De fait, son enjeu le plus pressant était la guerre coloniale menée en Afrique sur trois fronts depuis 1961 : en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau.

La guerre coloniale a donc été le facteur principal...

La guerre coloniale a donc été le facteur principal qui a poussé les jeunes militaires portugais à affronter le vieux régime et a conjugué, sur le terrain, les différentes opinions politiques allant d’un conservatisme conventionnel à des positions démocratiques, vu qu’une partie de ces militaires avait une formation de gauche traditionnelle. Parmi les officiers de milice venant des universités il y avait un nombre relativement important d’individus influencés et par le Parti Communiste Portugais (PCP) et par les idées de la gauche radicale où ces courants étaient très présents dans les forts mouvements estudiantins d’opposition.

Il n’est donc pas étonnant que le premier programme du MFA, qui découlait d’un pacte provisoire, ait été minimaliste. L’action militaire contre les structures du vieux régime ne prévoyait même pas la détention et le jugement des principaux responsables de la dictature et de sa police politique, connue et haïe pour sa pratique systématique de la torture en prison. Cette omission, l’une des plus significatives du putsch, n’a même pas été prise en compte lors de la radicalisation qui s’ensuivit. N’était pas non plus prévue la libération de tous les prisonniers politiques que seule la pression populaire et la lutte des détenus ont rendu possible dans les jours suivant la victoire du mouvement.

Le peuple entre en scène

Mais le jour même du coup d’état, un facteur imprévu est entré en scène : le peuple. Le peuple qui, malgré les appels du MFA constamment répétés à la radio et à la télévision demandant aux gens de rester chez eux, est sorti en masse dans les rues du pays et a joué un rôle psychologique important auprès des soldats soulevés ainsi que chez les détenteurs des bribes du pouvoir encore en place qui avaient clairement constaté le soutien populaire massif à la chute de la dictature.

Ce jour-là, quand le dernier premier-ministre du gouvernement dictatorial, Marcelo Caetano, s’est soumis aux jeunes militaires, il a déclaré qu’il se rendait « afin que le pouvoir ne tombe pas dans la rue ». Cette déclaration était prophétique, car c’est précisément cela qui est arrivé peu de temps après et pendant les mois suivants. À partir du jour de la reddition, la présence massive de la population dans les rues et les places des principales villes du pays ainsi que les impressionnantes manifestations du 1er mai 1974 ont montré très nettement que le coup militaire allait devoir compter sur un nouvel acteur, le peuple lui-même. Sans compter que sa présence spontanée, ne répondant pas aux appels des partis, petits ou grands, de l’opposition antifasciste, prouvait sa puissance.

De fait, pendant les premiers mois de la révolution, le Parti Communiste, force majoritaire de la résistance à la dictature, ne disposait que de quelques milliers de militants. Quant aux petites organisations maoïstes, trotskistes et celles prônant la lutte armée telles que le PRP-BR et la LUAR, elles n’avaient pas plus de quelques centaines de militants et de sympathisants.