Lutte de femmes, lutte de classe.
Claire Auzias, avec le concours de Annik Houel.
Article mis en ligne le 2 février 2021

La grève des ouvrières-moulinières de la soie de Lyon en 1869, dites "Ovalistes" à cause du moteur ovale de leur instrument de travail, les moulins à soie, est une date importante dans la lutte des femmes et dans la lutte du salariat pour plusieurs raisons.

Cette grève s’inscrit dans un mouvement de grande effervescence ouvrière dans tout le pays, soutenu par l’association internationale des travailleurs, AIT, dont le siège central était à Londres, car cette association voyait là un moyen de s’implanter dans la classe ouvrière et de recruter pour amplifier son action. Mais cette grève est la première grande grève de femmes ouvrières connue dans l’histoire jusqu’à ce jour, et elle signe aussi la première inscription d’une corporation féminine dans l’AIT.

La grève des ovalistes met en lumière la spécificité d’une lutte de femmes

Grâce à une abondante documentation d’archives préalablement triées et ordonnées par les AML (Archives Municipales de Lyon), nous avons pu, Annik Houel et moi-même étudier cette grève en détail et, de ce fait, mettre au jour les problématiques spécifiques des femmes pour mener une grève.

Nous avons bénéficié des archives de police, des notes fournies par des indicateurs de police, des rapports rédigés pour la hiérarchie, et d’articles de presse de l’époque. A ce dossier initial, nous avons ajouté nos propres collectes : registres des entrées à l’hôpital de l’Hôtel-Dieu de Lyon, certificats d’état-civil notamment, actes de naissance, etc. L’ensemble nous a permis d’aborder la grève des ovalistes en rendant aux grévistes leur profil et leur nom, leur âge et leurs origines géographiques, tout ce que nous avons pu collecter sur leur mode de vie et les modalités de mener une grève qui étaient à l’époque inventives, puisque la grève était une pratique récente dans le mouvement ouvrier, et jusques là exclusivement masculine. C’est ainsi que la grève des ovalistes est devenue un mouvement collectif de femmes pauvres, et illettrées pour la plupart, mais de femmes ayant réellement existé, et non pas de chiffres ou de numéros, avec leurs noms et divers attributs. On ne connait pas jusqu’à ce jour d’autre exemple d’une grève massive d’ouvrières dans l’histoire passée qui ait suscité d’étude aussi attentive que la grève des Ovalistes.

Du 17 juin 1869 jusqu’au 11 août 1869, deux mille femmes ouvrières moulinières de la soie se mettent en grève à Lyon, un chiffre que nous avons nous-mêmes établi en les comptant une à une. L’ouverture des hostilités commence par une pétition, préalablement préparée par une concertation d’ouvrières entre elles, se rendant d’atelier en atelier pour consulter leurs compagnes oralement. A l’issue de cette consultation orale, un texte est rédigé par les soins d’un écrivain public, adressé au préfet départemental et sollicitant respectueusement une augmentation de la paie et une réduction de une heure de la durée de travail. Cette pétition est signée par atelier, avec les noms des requérantes et l’adresse de leur atelier. C’est ainsi que nous disposons ici d’un premier tableau de la répartition géographique des ateliers et d’une première évaluation numérique des pétitionnaires.

Aucune réponse satisfaisante n’étant parvenue aux Ovalistes, au terme d’une semaine de préavis, les ouvrières se mettent en grève le 25 juin 1869. Le lendemain 26 juin 1869, une nouvelle pétition insiste auprès du préfet et annonce Rosalie Rozan, ovaliste de l’atelier Bonnardel, 65 rue Bossuet à Lyon, présidente d’une délégation d’ovalistes. Rosalie Philomène Rozan resta présidente de la commission des ovalistes jusqu’en août 1869. Le 25 juin 1869 dans l’après-midi se tint la première assemblée générale des ovalistes, à laquelle les patrons étaient conviés. Aucun patron ne se rendit à l’invitation, mais ils se retrouvèrent attablés à un estaminet à proximité de ladite réunion publique, observant la situation. L’assemblée se compose de quelque 1800 ouvrières parmi lesquelles on aperçoit quelques ouvriers masculins en petit nombre. A partir de cette date, les ouvrières ovalistes occupent l’espace public de manière visible et séditieuse. Leurs déplacements, pour se concerter d’atelier en atelier, sont suivis par les observateurs, tous généralement partisans de l’ordre établi. La minimisation, la minoration, le misérabilisme, la moquerie accompagnent les commentaires sur ces femmes qui de fait, plus que troublent l’ordre public, dérangent les mentalités selon lesquelles une femme à sa place est une femme enfermée, dans son ménage ou dans son atelier.

Il faut ajouter que les ovalistes sont des travailleuses immigrées de la première génération, nées dans les régions rurales environnant Lyon et venues parfois en groupe depuis leur village pour travailler à la ville, en attendant un mariage pour lequel leur salaire doit constituer une dot. C’est ainsi que la majorité d’entre elles est jeune, moins de 24 ans, et que rares sont les ovalistes d’une cinquantaine d’années. Elles sont logées par le patron dans l’atelier en de grands dortoirs collectifs, ce qui accentue la proximité des ouvrières entre elles, pour ne pas forcer le trait sur la solidarité, cependant active lors de la grève. Dès le 26 juin, les patrons s’entendent pour ne pas accepter les revendications des ovalistes et pour résister à la grève de concert, une position de classe par laquelle ils défendent le marché et la production. Le ton chez les grévistes s’est également durci lors des derniers jours de juin. Les ouvriers des autres corps de métier, voisins des quartiers populaires des ovalistes, manifestent leur solidarité. Par exemple les teinturiers, les plâtriers et les mécaniciens ont soutenu la caisse de secours de la grève par des dons financiers. On voit ainsi très bien se dessiner, au cours de la grève, une solidarité populaire et ouvrière dans les quartiers en ébullition, qui sont, aussi bien les vieux quartiers de la Croix-rousse, fiefs de la Fabrique de la soie avec les canuts, que les nouveaux quartiers industriels du XIXe siècle comme la Guillotière ou les Brotteaux.

Sans retracer toute la généalogie de la grève - on peut se reporter au livrepour cela- disons que les ovalistes manifestent une grande combattivité, offensive dans leur grève, une certains violence ouvrière par les bris de vitres des ateliers réfractaires, certaines sont emprisonnées pour fait de grève, et d’autres décident de quitter leurs ateliers et se retrouvent à la rue. En effet, les patrons ont choisi de menacer la grève en ne logeant plus leurs ouvrières grévistes dans leurs ateliers-dortoirs. Des Ovalistes, de ce fait, sont à la rue si elles persistent dans leur grève. D’autres, à court d’argent, sont retournées dans leur village d’origine. Enfin, ultime arme du patronat contre les grévistes, le recours à des "jaunes" recrutées directement au Piémont, en Italie toute proche, moyennant un salaire inférieur à celui des ouvrières déjà en place. Toutefois, la manoeuvre échoua en grande partie, car nombre des " Italiennes" ovalistes rejoignirent le mouvement de grève, lorsqu’elles constatèrent le malentendu.

Certaines bénéficient de la solidarité ouvrière et bientôt, on voit apparaitre des militants de la Première internationale, bakouniniens, qui apportent soutiens et conseils dans la grève. On voit poindre un certain détournement de la spontanéité des femmes ouvrières au profit d’une structuration plus professionnelle de la grève, et d’une reprise en mains masculine. D’un côté une caisse de soutien internationale se met en place et parvient aux grévistes ; ainsi Elisée Reclus, les ouvriers internationalistes de Rouen avec Aubry, Harriett Law pour le conseil central de l’AIT de Londres et de nombreux autres. Mais aussi les internationalistes lyonnais tels que Louis Palix, Albert Richard se mettent en orbite, dans la perspective du congrès de Bâle de l’AIT, en septembre 1869. Fruit d’une méprise ou d’une bonne analyse de la situation, la commission des ovalistes décide d’adhérer à la Première internationale, espérant en cela augmenter l’aide des caisses de secours, mais dès lors Philomène Rozan n’est plus présidente de la commission des ovalistes. Les Ovalistes sont ainsi la première corporation féminine à adhérer à l’AIT. Mi-août toutes ont repris le travail. Elles ont obtenu formellement une heure de travail en moins, mais aucune augmentation de salaire, et de fait, un an plus tard, elles travaillent autant qu’avant la grève. En vue du congrès de septembre 1869, un mois plus tard, les Ovalistes se trouvent au centre d’un enjeu de pouvoir dans lequel elles furent utilisées, et non point servies.

En effet la bataille faisait rage entre les divers protagonistes de L’internationale pour la prééminence politique et dans ce but, tous les coups étaient permis. Benoit Malon proposa qu’on invite Philomène Rozan, présidente de la commission de grève des ovalistes au congrés de Bâle, non point pour défendre la cause des ovalistes, mais parce que sa présence entrainerait la défection des délégués proudhoniens, les plus antiféministes de tous. Comme les internationalistes lyonnais étaient tous bakouniniens, ils offrirent le mandat des ovalistes à Bakounine qui, lui aussi, avait besoin de plusieurs mandats ouvriers pour sa candidature. En effet il fut le représentant des ovalistes à Bâle. Les bakouniniens, pas davantage que les marxistes, ni bien sûr les proudhoniens, ne songèrent que les ovalistes pouvaient se représenter elles-mêmes pour elles-mêmes et plaider leur propre cause devant cette instance du mouvement ouvrier et politique qu’était l’Internationale. Pas même, ne songèrent-ils qu’une femme pouvait être leur déléguée. Car il existait une femme internationaliste bakouninienne à Lyon, au moins une, (de fait plusieurs), Virginie Barbet, tenancière d’un débit de boisson où se réunissaient les militants internationalistes. Elle était libre-penseuse, et pamphlétaire, elle écrivait dans le journal bakouninien "l’Egalité" et on la retrouve quelques années plus tard à Genève, après la Commune. Virginie Barbet avait tout ce qu’il fallait pour représenter les Ovalistes, si l’analphabétisme de ces dernières empêchait qu’elles se présentent elles-mêmes.

Non, ce fut Michael Bakounine en personne. Nous en avons conclu, Annik Houel et moi-même que ce fait signait un fâcheux augure pour la lutte des femmes, que d’être évincées des grandes estrades du mouvement ouvrier et politique, au profit de ténors plus puissants qu’elles. Cet évènement est hautement historique dans la longue histoire des luttes des femmes, luttes de classe doublée de sexe. Car les ovalistes illustrent à merveille que ce n’est pas faute de lutte ouvrière qu’elles échouèrent au seuil de l’Internationale. Les ovalistes n’étaient pas de ces dites " féministes bourgeoises" que la Seconde Internationale invoqua tant, pour justifier l’exclusion des femmes des luttes politiques. Ici, point de bourgeoisie, sinon tout au plus chez les femmes internationalistes justement. L’heure n’avait pas sonné, du droit des femmes à partager les luttes de classe et les luttes politiques de leurs compagnons.