Malaisant
Article mis en ligne le 23 juillet 2021
dernière modification le 24 juillet 2021

Le mot, qui passait de bouche en bouche ces dernières années, a fait son entrée dans l’édition 2020 du Petit Robert, au même titre que « démocrature » ou « orwellien ».

Il était déjà désigné comme le « nouveau mot de l’année 2018 » par les lecteurs d’un quotidien belge comme le note le chroniqueur Michel Francard (Le Soir, 11 janvier 2019).

Les uns expliquent le succès de sa propagation par les jeunes et les réseaux sociaux. Les autres regardent plutôt du côté des Québécois qui aimeraient « à se réapproprier les langues française et anglaise pour les mettre à leur sauce » ainsi que l’écrit la journaliste Marie Lombard (20 minutes, 17 mars 2017).

La linguiste Ludmila Bovet estime pour sa part que « cet adjectif dérange parce qu’il est formé à partir d’un verbe qui n’existe pas : malaiser » (Le Québec français, 2014). La chercheuse vante toutefois son utilité. Selon elle, il serait plus rapide et expressif que la périphrase « qui crée un malaise ». En outre, il aurait l’avantage de ne pas être un anglicisme car on le trouve employé en vieux français mais pour désigner la gêne ou la difficulté.

Pris dans son sens actuel qui le rapproche de « dérangeant » ou de « troublant », les critiques de cinéma ont eu un rôle particulier dans sa dissémination au sein du champ médiatique français.

Au milieu des années 1990, Didier Péron écrivait au sujet du film sur la banlieue, Etat des lieux. Pour lui, le réalisateur Jean-François Richet « tient le cap à bout de bras jusqu’au bout, en l’occurrence un final en forme de catharsis sexuelle assez malaisant » (Libération, 14 juin 1995).

Au début des années 2000, Jacques Mandelbaum analysait le film Dans ma peau réalisé par Marina de Van et qui aborde le sujet de l’automutilation : « délibérément malaisant et provocateur, ce spectacle récurrent est de nature à rebuter le spectateur » (Le Monde, 3 décembre 2002).

Or, le trouble de notre époque n’est-il pas inhérent au « spectacle » théorisé par Guy Debord, considéré non pas comme divertissement mais en tant que forme achevée de la séparation ?

N’est-ce pas encore cette « ambigüité propre aux émissions de radio et de télévision », que pointait Gunther Anders dès 1956, dans la mesure où s’efface la différence entre « l’immédiateté et la médiation » ?

Enfin, la gêne n’est-elle pas en rapport avec le sentiment de vivre dans « la société des marchands », celle qu’Albert Camus définissait en 1957 comme celle « où les choses disparaissent au profit des signes » ?

Nedjib SIDI MOUSSA