Tolstoï - à propos de
Pierre Sommermeyer

A propos de la non-résistance.

Cette question est abordée dans un article paru dans le Journal of Mennonites Studies (1998) sous le titre « Leo Tolstoy and the Mennonites ». Son auteur, Levi Miller, rapporte les informations données par Johannes Harder, auteur, vers le milieu du XXe siècle, d’un article paru à ce sujet dans le Mennonitishes Lexicon. Tolstoï, dit-il, était très attiré par tous les groupes chrétiens qui se recommandaient de la non-résistance comme le fondateur des Frères moraves, Chelchicky. Il s’agissait également des mennonites, des bogomiles, des paulicians, des huttérites et des quakers. Je conçois fort bien que pour la plupart des lecteurs ces noms n’évoquent rien et particulièrement s’ils sont de culture catholique. Dans cette énumération n’apparaissent pas les doukhobors pour lesquels l’écrivain russe avait manifesté un intérêt très fort. Un retour en arrière s’impose pour pouvoir juger de ce concept de non-résistance qui apparaît chez Tolstoï.


Petit rappel

Le schisme religieux qui advint au XVIe siècle avec Luther en 1517, Zwingli en 1518 puis Calvin en 1530 avait eu des signes avant-coureurs au cours des siècles précédents. Le christianisme constantinien n’avait pas empêché l’existence de courants religieux antiques, parmi eux celui des bogomiles, ancêtres des cathares puisant une partie de leur foi dans le manichéisme, syncrétisme du zoroastrisme, du bouddhisme et du christianisme. Les paulicians quant à eux se réfèrent aux seules Épîtres de Paul avec un peu de manichéisme et sont localisés généralement en Arménie. Ils seront déclarés hérétiques à la fin du VIIe siècle. A la fin du XIIe siècle, un marchand, Pierre Valdo, fonde la Fraternité des pauvres de Lyon après avoir financé une traduction de la Bible, alors en latin. Excommunié en 1184, il est à l’origine des vaudois. En Bohème, vers la fin du XIVe siècle, un théologien Jean Hus prône l’obéissance au Christ des Évangiles plutôt qu’à Rome. Il s’inspire des écrits de Wycliff (1330-1384) en Angleterre. Les Frères moraves sont issus de ce courant. Les huttérites, eux, sont plus tardifs. Ils sont issus du courant anabaptiste qui voit le jour vers 1523 à la suite des prêches de Zwingli mais s’en détache rapidement. La question du refus du baptême des enfants devient alors essentielle. En 1527, se tient le premier synode anabaptiste près de Schaffhausen qui adopte ce qui sera connu sous le nom de Confession de Schleitheim. C’est dans ce texte qu’apparaît formellement la notion de non-résistance et le refus des armes. Rédigé en bas-allemand, en voici la traduction des morceaux qui nous concernent. « C’est Lui-même qui interdit la violence du glaive quand il dit “des princes séculiers règnent”... mais vous, pas ainsi ». En ce qui concerne la non-résistance, selon la version de la traduction consultée les choses changent un petit peu. « Vous ne devez pas résister au méchant » serait la forme française, la traduction anglaise, qui est celle reprise dans le monde mennonite, est plus radicale « Resist not (him that is) evil ». Le courant anabaptiste sera présent dans la Guerre des Paysans (1524-1526) et l’épopée de Munster (1534-1535). Celui qui nous intéresse se forme aux Pays-Bas sous l’égide de Menno Simons et prend le nom de mennonite. Les quakers quant à eux apparaissent en Angleterre vers 1650. Ceux-ci se reconnaissent sous le nom de Société des amis et rejettent alors tout clergé professionnel, seule la Bible fait autorité. Les doukhobors (lutteurs de l’esprit) apparaissent dans la seconde moitié du XVIIIe siècle dans les milieux paysans près de la Volga. Dans la seconde moitié du XIXe, ils émigrent en masse aux confins de l’Empire russe.

Pour les doukhobors, laissons la parole à Tolstoï lui-même : « Grâce à diverses influences, au cours de l’année 1895, les trois quarts des doukhobors, c’est-à-dire 15 000 hommes, revenant avec une nouvelle force à leur ancienne croyance chrétienne, ont décidé de réaliser la loi du Christ, la loi de non-résistance au mal par la violence. Cette décision les a conduits, d’une part à détruire leurs armes, estimées comme si nécessaires au Caucase, et, par suite, à renoncer à toute possibilité de résistance par la violence, et à s’abandonner au pouvoir de toute violence, et, d’autre part, à ne participer en aucun cas à aucune œuvre de violence exigée d’eux par le gouvernement, c’est-à-dire à ne participer ni au service militaire ni à tout autre service qui demande la violence. »

Face à leur persécution par le pouvoir tsariste, Léon Tolstoï va faire tout ce qu’il peut pour permettre l’émigration des doukhobors au Canada. Il lancera un appel qui fut bien reçu. Les premiers doukhobors quittèrent la Russie en 1898.

Voilà donc rapidement brossé le paysage religieux qui intéresse Tolstoï et qui lui permet de sortir de l’orthodoxie russe.

Les relations avec les mennonites

Des Pays-Bas ceux-ci vont répondre à l’appel de Catherine de Russie, dite la Grande. Elle cherche des agriculteurs pour mettre en valeur les plaines de la Volga. Leur accord est soumis à condition de ne pas servir dans l’armée, de ne pas payer d’impôts. La tsarine accepte et, vers 1789/1790, des communautés mennonites, germanophones s’installent en Russie et y prospèrent. Dès 1853, Tolstoï mentionne leur existence à Ekaterinoslav dans son journal. En 1885, il parle d’eux à son secrétaire Vladimir Chertkov en ces termes : « Je sais aussi qu’ont existé et qu’il existe encore certaines sectes – mennonites, huttérites, quakers – qui interdisent l’usage des armes et qui évitent le service militaire. Ce qui intéressait Tolstoï était leur volonté de non-résistance. En 1898, les mennonites sont de nouveau mentionnés dans son journal. Il semble que ses relations avec ceux qui étaient aux États-Unis furent plus poussées qu’avec les Russes. Il va parler dans son ouvrage Le salut est en vous d’un livre d’un mennonite américain Daniel Musser (1810-1877) paru au moment de la guerre de Sécession intitulé Non-resistance Asserted (La non-résistance affirmée). Il en fait un résumé positif. Tolstoï trouve les arguments de Musser convaincants particulièrement parce que cela est écrit au milieu d’une guerre civile. Il admire aussi la progression des arguments. Mais, à aucun moment, il ne fait le lien avec les mennonites, pas plus que Musser ne l’a fait. Pour ce dernier, cela devait aller de soi. Dans ce même livre, Tolstoï mentionne à plusieurs occasions les mennonites américains en tant qu’ils sont objecteurs de conscience et servent alors dans les forêts. En Russie, pendant les trois premières années de la Révolution, mennonites et tolstoïens objecteront ensemble [40 000 ?] jusqu’au moment où la répression stalinienne interdira purement et simplement cette façon de penser.

Au début des années 1890, l’éditeur mennonite américain, John Funk, du Herald of Truth (Héraut de la vérité), se référait souvent à Tolstoï. Il donnait des nouvelles de l’écrivain russe au début de 1890 et publia en 1896 deux longs articles en première page. Le 15 mai 1896, il aborde la question de la non-résistance de Tolstoï. En ouverture, il relevait le fait que « presque tout le monde connaît » les positions radicales de l’écrivain sur cette question et que les lecteurs voulaient connaître à quel point les positions tolstoïennes étaient éloignées de celles des mennonites, des Amis et des Frères. Funk republia une longue lettre que Léon Tolstoï avait envoyée à Ernest Crosby, un ex-parlementaire de New-York qui avait rejoint les positions non-résistantes. Tolstoï y pose la question suivante : « Un malfaiteur est en train de tuer un enfant et on ne peut sauver l’enfant qu’en tuant le malfaiteur. Le chrétien a l’interdiction de tuer le brigand et le non-chrétien ne sait pas quelle vie il faut mieux épargner. » La question n’est pas sans conséquences, nous devons obéir à celui qui nous a envoyé dans ce monde et montré comment vivre et résister. Cela demande une obéissance littérale au Christ. Le 1er juin 1896 Funk publie un article titré : Le comte Tolstoï et le patriotisme.

Pendant la première partie du XXe siècle, la pensée de Tolstoï fut souvent abordée dans les milieux mennonites américains et toujours de manière élogieuse. Jacob Gerhard Ewert (1874-1923) avait diffusé les idées du philosophe russe parmi les mennonites du Kansas dans des lettres rassemblées sous le titre : The Christliche Lehre des Werhlosighkeit Briefwechsel zwischen Graf Leon Tolstoi und prediger Adin Ballou von America en 1899 (La doctrine chrétienne de la non-violence. Correspondance entre le comte Léon Tolstoï de Russie et Adin Ballou d’Amérique ). Ces textes débattent des différences entre l’extrême pacifisme de Tolstoï et les positions bien plus modérées d’un Américain abolitionniste et non-résistant Adin Ballou. Léon Tolstoï plaide pour une totale non-résistance et avance que l’on ne devrait même jamais s’opposer à une personne malade mentalement. Ewert se révèle plus près du Russe. Ardent pacifiste, Ewert a conseillé nombre de jeunes hommes enrôlés dans la Première Guerre mondiale et a, à cette occasion, diffusé des textes de Tolstoï pour stimuler les positions pacifistes de son Église.