Décroissance, la dernière chance pour l’émancipation
Jean-Pierre Tertrais

Parce que l’imaginaire forgé par environ deux siècles d’expansion capitaliste est celui de l’illimitation, penser la décroissance n’est pas la tâche la plus évidente. Deux propos peuvent aider à en saisir le sens.

Le premier est extrait du livre d’Ivan Illich – Le Genre vernaculaire : « L’escargot construit la délicate architecture de sa coquille en ajoutant l’une après l’autre des spires toujours plus larges, puis il cesse brusquement et commence des enroulements cette fois décroissants. C’est qu’une seule spire encore plus large donnerait à la coquille une dimension seize fois plus grande. Au lieu de contribuer au bien-être de l’animal, elle le surchargerait. Dès lors, toute

cet agrandissement de la coquille au-delà des limites fixées par sa finalité

augmentation de sa productivité servirait seulement à pallier les difficultés créées par cet agrandissement de la coquille au-delà des limites fixées par sa finalité. Passé le point limite d’élargissement des spires, les problèmes de la surcroissance se multiplient en progression géométrique, tandis que la capacité biologique de l’escargot ne peut, au mieux, que suivre une progression arithmétique ».

Le second témoigne d’une lucidité manifeste, voire d’un certain cynisme, ceux d’un ancien Premier ministre des Emirats arabes unis, Sheikh Rashid Ben Saïd Al-Maktoum : « Mon grand-père se déplaçait à dos de chameau. Mon père conduisait une voiture. Je vole en jet privé. Mes fils conduiront des voitures. Mes petits-fils se déplaceront à dos de chameau ».

La notion de limites

La décroissance constitue le point de rencontre de plusieurs approches critiques de la « société de consommation », parfois fondées sur des hypothèses plus ou moins bien étayées, ce qui peut la rendre difficile à cerner. C’est d’abord, à la fois, le constat des dégâts de la croissance économique (humains, sociaux, écologiques) et la perception des limites de notre espèce et de la planète. C’est ensuite la prise de conscience de la saturation de l’espace, par la politique du « toujours plus » :

° saturation de l’espace physique : toujours plus de marchandises dans les rayons des hypermarchés, d’objets peu utilisés dans les habitations, de véhicules sur des réseaux routiers engorgés. Toujours plus de puissance qui conduit en définitive à la fragilité et à une « société du risque ».

° saturation de l’espace mental aussi : toujours plus d’informations sans intérêt, d’émissions et de jeux abêtissants, de spots publicitaires, d’images qui s’adressent aux instincts, aux émotions pour mieux stériliser la réflexion et l’esprit critique. Saturation qui nécessite donc une « désintoxication », un « désencombrement ».

Le primat de l’économie

La décroissance, c’est aussi une critique de la place centrale occupée par l’économie au détriment du politique (l’« économicisation »). Cette centralité se traduit par une marchandisation du monde, par la privatisation même du vivant (terre, eau, forêts, semences), par la recherche du productivisme, de la surconsommation. Notamment par l’emprise de l’industrie publicitaire, la manipulation des besoins, la croyance assénée que le bonheur est proportionnel au volume des biens matériels, la consommation conçue comme mode d’épanouissement personnel et collectif. Or, contrairement aux discours officiels, la croissance économique, qui a justifié la « science » du même nom, n’est pas un phénomène naturel, mais une exception historique, et qui sera en plus de courte durée, puisque la parenthèse est déjà en train de se refermer. Avec l’avènement de cette croissance, a production n’est plus censée répondre à la demande comme dans les sociétés traditionnelles ; elle la stimule par des besoins artificiels ; elle devient une fin en soi. Le sens de l’histoire est assimilé au développement illimité des forces productives.

L’imposture du « développement »

La décroissance naît aussi d’une autre remise en question, celle de la notion de « développement », apparue avec le discours de Truman de janvier 1949. Fondée sur une supercherie, à savoir l’amalgame entre bien-être et croissance économique, elle repose sur deux piliers :

° l’anthropocentrisme : les capacités cérébrales de l’homme l’« autorisent » à se placer au sommet d’une hiérarchie du vivant ; d’où souvent le mépris à l’égard du monde physique et des autres espèces vivantes, et ce vieux rêve de domestiquer la nature.

° l’ethnocentrisme, c’est-à-dire la croyance selon laquelle le « développement » industriel est le seul modèle pour l’avenir de l’humanité, l’aboutissement nécessaire. Celui qui permet à l’Occident de favoriser le « rattrapage » des pays « arriérés », « sous-développés ». L’émancipation, c’est McDo plus Disneyland. Il s’agissait bien, non pas d’assurer le bien-être de tous les peuples, mais de trouver des débouchés à la (sur)production d’abord américaine, maintenant globale, le marché intérieur devenant trop étroit.

Le piège du « système technicien »

Envisager la décroissance, c’est, parallèlement, interroger la technique dans certaines de ses implications humaines, sociales, écologiques. Les choix réalisés – une technologie de plus en plus sophistiquée – favorisent la concentration du savoir, et donc du pouvoir, absorbant en outre des ressources financières considérables au détriment de techniques plus « conviviales », au sens où l’entendait Ivan Illich. Les effets de l’industrialisation sur la santé et les corps se multiplient (accidents et corps violentés par les machines, usure au travail, maladies professionnelles, pollutions, nuisances, stress, pathologies modernes…). Les inégalités sociales croissent à mesure que s’élève le niveau de développement technique (la politique du TGV, pour les cadres, réduit les lignes secondaires, pour la plèbe). Dans la mesure où le rôle de la machine est précisément – et officiellement – d’éviter à l’homme certaines tâches, il est logique que le chômage se soit accru. La technique s’autonomise, s’autoalimente et entretient une fuite en avant… ne serait-ce que pour réparer les dégâts de l’innovation précédente. L’efficacité de la technique est souvent illusoire : le développement des « outils » (éducation, santé…), passé un certain seuil, engendre des contre-productivités, c’est-à-dire plus d’inconvénients que d’avantages. La technique tend à réduire fortement, voire à supprimer, l’autonomie : la plupart des objets, équipements, outils deviennent techniquement si compliqués et se renouvellent si vite que nous ne pouvons les réparer, voire les utiliser, nous-mêmes.

Une empreinte écologique grandissante

La décroissance, c’est aussi bien entendu une critique d’ordre environnemental qui met en évidence la dégradation massive des écosystèmes et l’épuisement progressif des ressources, précisément permis par le perfectionnement incessant de la technique. Elle insiste sur l’urgence de la situation en répertoriant l’ensemble des problèmes ayant atteint une dimension planétaire (déforestation, disponibilité de l’eau, accumulation des déchets, disparition des terres agricoles, atteintes à la biodiversité, pollution chimique, question nucléaire, perturbations climatiques…). Pour exprimer ce bilan désastreux de l’état de la biosphère, elle s’appuie sur les notions d’entropie (dégradation irréversible de l’énergie non récupérable par l’homme) et d’empreinte écologique, illustrant le « dette écologique » que nous, pays dits « développés », contractons envers les générations futures, et présentement envers les pays pauvres (ou plutôt appauvris). Cete notion d’empreinte écologique, malgré toutes ses imperfections, signifie que nous prélevons les ressources naturelles plus vite qu’elles ne se reconstituent, ce qui ne saurait durer très longtemps. Formulé autrement, la date à laquelle l’humanité a consommé autant de ressources naturelles que ce que la Terre peut renouveler durant l’année, arrive de plus en plus tôt ; en 2019, c’était le 29 juillet.

Vers l’effondrement ?

Puisque l’humanité a franchi certaines limites planétaires, les conditions d’habitabilité ne peuvent que continuer à se détériorer, notamment par la croissance des pays émergents et l’augmentation de la population mondiale. Aujourd’hui, beaucoup d’experts prévoient, non pas seulement une « crise » écologique, mais un effondrement au moins partiel, à plusieurs niveaux : écologique, économique, financier, démographique. Notre société « thermo-industrielle », extractiviste est devenue si complexe et si dépendante d’énormes circuits de distribution d’énergie, d’eau, de nourriture, d’informations…qu’elle s’est rendue extrêmement vulnérable (épuisement des ressources, dysfonctionnements, défaillances humaines, sabotage, terrorisme, conflits…). Des phénomènes très difficiles, voire impossibles, à prévoir, vont s’enchaîner : des effets de seuil, des points de basculement, des ruptures, des effets dominos, ou en cascade. Et la période où cet effondrement deviendra visible, significatif (parce qu’il a déjà commencé), selon les études, se situe, non pas dans trois siècles, mais entre 2030 et 2070. Il ne s’agira pas de la fin du monde, mais de la fin d’un monde.

La décroissance inéluctable

Il serait cependant dangereux de croire que l’effondrement va fabriquer le terreau fertile à une société libertaire, ou même seulement viable. Quand on s’est fourvoyé dans une impasse, il faut modifier la trajectoire. Une vision utilitariste puis économiciste de la nature, piétinant les valeurs culturelles et esthétiques, a permis de réduire ses valeurs à leur seule dimension instrumentale, aux seuls éléments quantifiables, commensurables. Ce modèle de développement productiviste en pleine folie semble aujourd’hui avoir atteint sa phase terminale. N’en déplaise aux partisans d’une liberté absolue d’une humanité qui se serait affranchie des contraintes biologiques, l’homme n’a d’autre impératif que de ralentir le cycle production-consommation tout en maîtrisant la démographie, de réorganiser la société autour d’une sobriété énergétique, d’un rapport plus harmonieux avec la nature, en ayant conscience de trois aspects incontournables de la réalité : l’historicité de la nature, la continuité entre humains et non-humains et l’interdépendance entre les êtres vivants et leur milieu.

Et la politique dans tout ça ?

Et pourtant, en dépit de nombreux angles d’attaque communs, la décroissance est multiple. Si elle prétend au statut d’entreprise de démystification, la pluralité des sources, la diversité des réponses, la variété des démarches et des stratégies l’empêchent d’être une doctrine figée, de constituer un mouvement homogène, et donc d’être un projet de société global, un projet politique. Le seul fait qu’elle soit revendiquée à la fois par les Casseurs de pub (situés « à gauche », mais « républicains ») et par la Nouvelle Droite (Alain de Benoist) met en évidence la carence du politique. Comment alors concilier l’intégrité de la biosphère et l’émancipation humaine ?

Trois processus complémentaires ont provoqué le basculement de l’humanité d’un état d’équilibre (certes évolutif) et d’harmonie relatifs vers une fuite dans l’illimitation : la concentration (des capitaux, du pouvoir, du savoir, des terres, des ressources, des hommes), l’intensification (du travail, de la production...) et la complexification (notamment de l’organisation sociale, le fonctionnement bureaucratique, la sophistication des techniques…). La tâche consiste donc à réinverser la « filière ». Rappelant que le but immédiat du révolutionnaire est la satisfaction des besoins élémentaires de tous (toit, vêtements, nourriture), P. Kropotkine invitait à penser l’économie depuis la consommation, la production étant au service de celle-ci, c’est-à-dire ce qui existait… avant le capitalisme !

Pour le capitalisme, plus les volumes de production s’accroissent, plus les profits augmentent. Or produire plus, c’est travailler plus, et donc plus de pénibilité et de souffrances, plus de temps volé à l’émancipation ; c’est aussi exploiter davantage les différents milieux, et donc plus de pollution des écosystèmes et d’épuisement des « ressources » naturelles. C’est pourquoi l’objectif du capitalisme est de rendre « naturelle » la centralité du travail, et tout ce qui la justifie : gigantisme, gaspillage, gadget, jetable, obsolescence programmée, industrie du luxe… Il n’y a donc aucune perspective sans une sortie rapide de l’hyperconsumérisme. Si l’on se réfère aux critères communs entre les sociétés de chasseurs-cueilleurs et les principes anarchistes décrits par de nombreux anthropologues notamment (richesse limitée en biens matériels, forte tendance à l’égalitarisme, règle du partage communautaire...), on pressent que l’anarchisme constitue le cadre politique le plus propice à la mise en œuvre de la décroissance.

Par le biais de la socialisation des moyens de production et de distribution, de l’autogestion, de la décentralisation, du fédéralisme, des techniques à basse consommation, des circuits courts… il appartient aux populations elles-mêmes de définir leurs besoins en visant constamment l’équilibre entre les « forces productives » et les capacités de la biosphère. Le fameux principe « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » » doit intégrer cette nouvelle conscience de la finitude de la planète, des « limites externes » auxquelles se heurte désormais la « mégamachine ». L’autolimitation individuelle et collective des besoins devient un impératif vital. Comment mieux résumer cette exigence de « sagesse » que par cette formule que l’on pouvait voir en mai 68 : « L’ensemble des travailleurs doit choisir ce qu’il veut consommer pour savoir ce qu’il doit produire » ?

Jean-Pierre Tertrais


Pour aller plus loin :

Pour une écologie du vivant : Pierre Jouventin et Serge Latouche - Libre et Solidaire
La liberté dans un monde fragile - José Ardillo - L’Echappée
Jusque-là tout va bien ! - Jean-Pierre Tertrais - Editions libertaires