Prison ( La) et son abolition
Jacques Lesage de La Haye

A travers l’histoire, beaucoup de sociétés ont traité la déviance, la délinquance et la criminalité sans recourir à la prison. C’est le cas, en particulier, chez les Indiens d’Amérique, les Kanaks et une bonne partie des Africains. En Occident, nous sommes restés longtemps des barbares avec les supplices, le bannissement et la peine de mort. La lente évolution de l’intelligence humaine n’a rien trouvé de mieux que la prison et la guillotine…En France, la peine de mort n’a été abolie qu’en 1981.

Le combat contre la peine de mort est loin d’être terminé à l’échelle de la planète. Le bannissement réapparaît sous diverses formes, ne serait-ce que celle de la double peine soi-disant abolie et du renvoi des sans-papiers par charters ou par bateaux. La prison prospère en société capitaliste et s’exporte tel un impérialisme honteux dans les pays en voie d’émergence. Pourtant, depuis la révolution française, l’hôpital psychiatrique et la prison sont séparés. A l’asile, sont envoyés les malades mentaux, en prison, les délinquants et les criminels. Mais l’histoire repart en marche arrière à la fin XXème siècle. Le fou retourne dans l’espace carcéral où il est mélangé avec le voleur et le violeur. L’argument selon lequel, bien que schizophrène, il est accessible à une peine de prison, devient presque un leitmotiv.

Des voix s’élèvent de partout pour critiquer l’enfermement. Il n’est ni pédagogique, ni thérapeutique

Des voix s’élèvent de partout pour critiquer l’enfermement. Il n’est ni pédagogique, ni thérapeutique. Au contraire, il aggrave le problème posé au départ par le délinquant ou le malade mental. Aux handicapés psychologiques, sociaux, économiques, culturels, religieux et politiques, il ajoute la haine, le désespoir, le désir de vengeance et la folie. Plus personne ne peut l’ignorer. Le cri des opprimés a franchi les murs. A force de révoltes, de mutineries, de refus de plateaux, de grèves de la faim et de combats juridiques, les détenus ont fait entendre leurs revendications. Des journaux, des radios, des mouvements militants, tels que le Comité d’Action des Prisonniers (CAP) ou l’Association Syndicale des Prisonniers de France (ASPF), ont fracassé la loi du silence et le barrage des médias.

Dès 1764, Cesare Bonnesana Beccaria plaide pour l’abolition de la torture et de la peine de mort. En 1886, Kropotkine, dans les Prisons russes et françaises, nous dit que la meilleure éducation pour les criminels est la liberté associée à la fraternité. Au XXème siècle, Michel Foucault publie, en 1975, Surveiller et Punir. Il y écrit notamment, après toute une démonstration sur la transformation de la société en organisatrice du contrôle et de la sanction : « Au milieu de tous ces dispositifs de normalisation qui se resserrent, la spécificité de la prison et son rôle de joint perdent de leur raison d’être ».

Or, deux années plus tard, Dennie Briggs, psychologue américain, fait paraître en France, Fermer les prisons [1]. Avec le sociologue Douglas Grant, ils ont créé le « Projet de Développement des Nouvelles Carrières », en 1965, dans l’état du Massachussetts. Mille jeunes sont sortis de la prison pour mineurs. Les organisateurs du projet les répartissent en chiffres à peu près égaux dans des Foyers de semi-liberté, des Foyers ouverts et des familles d’accueil. Ces délinquants récidivaient, lorsqu’ils étaient passés par la prison, à 45%. Globalement, leurs homologues, après les expériences proposées par les Nouvelles Carrières, ne retournaient plus en prison qu’à raison de 15%. ! Cette expérience permet à Dennie Briggs de conclure son livre par une image éloquente : « 200 fonctionnaires toujours de service dans les prisons vides du Massachussetts. »

En 1985, Catherine Baker, sociologue, a prononcé au Congrès d’Amsterdam, pour le Mouvement abolitionniste des prisons, une conférence intitulée L’abolition des prisons. Dans la brochure, publiée aux Éditions Ravin Bleu, reproduisant son allocution, elle affirme haut et fort : « Nous voulons détruire la prison à la fois parce que la société où nous sommes est une prison et parce que la prison où nous ne sommes pas est une société ». Albert Jacquard, le généticien, pose à son tour la question, avec un livre intitulé Un monde sans prison. Il y aborde les questions-clefs, l’histoire de l’humanité, les sociétés, la violence, les peines, la justice et la prison. Sa conclusion confirme l’analyse de tous les intervenants sérieux du monde carcéral : « L’enfermement accroît le taux de récidive et coûte à la société plus qu’il n’apporte ».

Un autre grand théoricien, Alain Brossat, professeur de philosophie à l’Université de Paris VIII, apporte sa contribution à ce débat dans Pour en finir avec les prisons [2].Dépassant la contradiction entre la sécurité et l’humanisation des prisons, il s’inscrit dans une perspective éthique incontournable : « Il ne passera pas longtemps avant que la prison apparaisse aux yeux des vivants comme le signe irrécusable de l’état de brutalité, d’arriération des mœurs et des sensibilités dans lequel vivait l’humanité au XXème siècle et encore au début du XXIème siècle ».

En 1966, naissent les Black Panthers, aux Etats-Unis. Son représentant le plus connu, Mumia Abu Jamal résiste dans les geôles américaines depuis 1981, dont 30 ans dans les couloirs de la mort. Nous devons aussi évoquer Angela Davis, historiquement proche des Black Panthers. Militante communiste, elle a beaucoup combattu et a connu des années d’enfermement. Devenue professeur d’Université en Californie, elle bénéficie d’une immense reconnaissance internationale. Son expérience carcérale et sa profonde réflexion politique l’ont amenée à publier en 2003 Are prisons obsolete ?  [3]. Très antiraciste et anti-esclavagiste, elle va bien au-delà de la simple abolition de la prison : « Plutôt, posant comme postulat de la désincarcération en tant que stratégie unanime, nous essaierons d’imaginer un continuum d’alternatives à l’emprisonnement-démilitarisation des écoles, revitalisation de l’éducation à tous les niveaux, un système de santé qui fournirait des soins gratuits à tous, physiques et psychiatriques et un système judiciaire fondé sur la réparation et la réconciliation et non pas sur la rétribution et la vengeance. »

Justement, Louk Hulsman, juriste hollandais, préconise, dans Peines perdues, de remplacer la condamnation à la prison par une médiation entre la victime et le délinquant. Nous nous orientons de plus en plus vers les idées d’alternatives chères à Angela Davis. Parmi les expériences postérieures à celle de Dennie Briggs et Douglas Grant, nous pouvons citer celle de Duccio Scatolero qui, au cours des années 80, a permis de vider quasi-complètement la prison de Turin, en Italie. Ayant réussi à mobiliser 2000 habitants de la ville, il a, dans un premier temps, initié la mise en place d’ateliers de formation à la maison d’arrêt, cuisine, boulangerie, boucherie, mécanique. Dans un deuxième temps, une fois les jeunes détenus formés, il a demandé aux artisans de les embaucher dans leurs propres commerces ou chez d’autres artisans. Cela a entraîné, au bout de quelques années, le départ de pratiquement tous les détenus. Le bâtiment de cent détenus n’en comportait plus que huit. Le directeur a conclu sur le mode humoristique : « Monsieur Scatolero, vous m’avez volé ma prison ! ».

A la fin des années 80, un groupe d’éducateurs de la Sauvegarde de l’Enfance et de l’Adolescence de Saint-Etienne s’installe dans une ferme, Laplanche, à Champoly, entre St Etienne et le Puy. Des mineurs viennent y travailler, au lieu d’aller en prison. Lorsque l’expérience s’arrête au début des années 2000, les résultats sont éloquents. Sur la population pénale antérieure à Laplanche, les jeunes récidivent à 50%, ce qui est dans la moyenne nationale. Ceux qui sont passés par la ferme de Champoly n’ont rechuté qu’à 22%. Les exemples ne s’arrêtent pas là. Signalons l’Association Nivernaise d’Aide à la Réinsertion (ANAR), qui poursuit une aventure similaire depuis une dizaine d’années. Elle est sans doute encore un peu trop récente pour offrir des comparaisons statistiques significatives. Mais elle est partie sur des bases qui présentent des données tout à fait similaires. Nous terminerons la liste des exemples à verser comme pièces au dossier de l’abolition de la prison par la prison ouverte de l’Ile de Bastoy, en Norvège. Elle reçoit 150 détenus. Ils habitent Bastoy, mais ils se rendent en ferry, à Oslo, pour travailler. Notons, par ailleurs, que, dans les pays scandinaves, 20 à 30 % de la population carcérale vit dans les prisons ouvertes.

La prison matérialise la culpabilité. Les alternatives privilégient l’insertion. Dès lors, la notion de faute disparaît. C’est la sanction qui se substitue à la punition. Elle signifie à l’auteur qu’il lui reste à recouvrer sa responsabilité, à la victime, à éradiquer le désir de vengeance et à retrouver la paix. La mise en acte de ces processus associés aux innombrables alternatives à la prison peut nous laisser espérer que, dans un avenir proche, l’enfermement va devenir l’erreur à ne plus commettre. Le respect de l’humain permet la naissance de l’humain chez celui qui est respecté.

La convergence de toutes ces prises de conscience anticipe l’abolition de la prison. C’est l’absence de pensées qui pérennise l’enfermement comme solution au crime et au délit. La construction de nouvelles prisons ne sert qu’à aggraver la surpopulation pénale. Les murs ne sont rien d’autre que la pétrification de la pensée. L’humanisation de la question judiciaire passe par la reconnaissance des émotions et des sentiments. Cela évite la stigmatisation et le jugement. Elle inclut également la prise en compte des facteurs sociaux, économiques et politiques. L’acte, violent ou non, qui fonde les statuts de victime et de délinquant, ne doit pas constituer en l’instauration d’identités fixées définitivement. Il importe de le dynamiser par la médiation entre la victime et l’auteur. Cette rencontre, qui entraîne forcément apaisement et réparation, rend la punition caduque. La notion de faute disparaît.

La déconstruction de la prison exige l’abandon de ces peurs qui remontent à la nuit des temps. Il est vital pour l’humanité que s’élabore une véritable pensée libertaire qui, respectueuse de l’homme et de la démocratie directe, aboutisse à l’abolition de la prison.

Jacques Lesage de La Haye