Mai 1968
Claire Auzias

Mai 1968 est un évènement historique qui a frappé le monde et qui s’est répercuté dans ses conséquences jusqu’à nos jours. Mai 68 n’en finit pas de finir et reste actif dans les mémoires, y compris de ceux qui n’étaient pas nés. Car Mai 68 est devenu une légende du siècle.

Il

faut donc pour l’aborder distinguer les séquences datées qui définissent un évènement historique, puis sa fécondité dans les mouvements ultérieurs, dans la pensée contemporaine et ses répercussions dans la contre-révolution qui se mit en place dans son ressac.

Cet évènement a suscité une abondante bibliographie depuis cinquante ans, tant d’acteurs que d’observateurs, de journalistes, de badauds. Chacun a son mot à dire sur Mai 68, ses rumeurs, ses anecdotes. Des historiens de métier se sont aussi mis à la tâche et plusieurs ont apporté leur contribution. Désormais les archives publiques sont accessibles à tous et le recours à la mémoire orale n’est plus indispensable.

Un fait public, collectif et général

La première des caractéristiques de Mai 68 est qu’il s’agit bien d’un fait public, collectif et général. Quelles que soient les positions politiques des uns et des autres, c’est d’un fait collectif que l’on parle. L’objectif des militants de mai 68 était de faire la révolution, et c’est pourquoi aussi les contre-révolutionnaires tels que les groupuscules d’extrême-droite, tout minuscules qu’ils fussent, sont également des acteurs de cet évènement. Les groupuscules d’extrême-droite se réunissaient pendant les journées de mai chaque jour dans les beaux quartiers de Paris comme dans les villes du pays, pour examiner la progression des manoeuvres et tenter d’intervenir à leur tour sur la scène mondiale qui se jouait alors.

Les acteurs de mai 68 sont donc pluriels.

Les acteurs de mai 68 sont donc pluriels. Ils comptent des groupes révolutionnaires d’extrême-gauche de diverses obédiences, des anarchistes, un gouvernement gaulliste autoritaire, et sa force policière les CRS, un parti communiste français puissant, une deuxième gauche importante qu’est le PSU, des syndicats inféodés à l’une ou l’autre de ces deux stratégies, CGT et CFDT respectivement, des religions catholique, protestante et juive, traversées activement par une gauche, qui s’avéra opérationnelle dans mai 68. L’écho des évènements fut favorisé par une presse et une radiophonie qui restituaient en temps réel les actions entreprises dans la rue, une restitution qui se muait en fait journalistique souvent tronqué par incompréhension et se cantonnait à l’écume des choses et aux symptômes d’une effervescence dont peu leur importait de saisir le sens. Seule la presse militante reste proche des insurgés. Qu’il s’agisse d’organes de partis d’avant-garde ( La Cause du peuple, l’Avant-garde, Noir et Rouge, Le Monde Libertaire) ou, pendant les occupations de mai 68, d’organes produits par le mouvement lui-même tel que L’Enragé et Action

. En outre, parmi la documentation

disponible, il faut ajouter un fait spécifique à Paris, pour ce qui est de la France, les photographes d’art qui sillonnaient les rues dépavées et photographiaient la ville, les gens, les défilés sous tous les angles. Ces photos souvent d’un très bel art sont généralement publiées de nos jours dans des ouvrages spécialisés. Je citerai Henri Cartier-Bresson, mais de

nombreux autres artistes furent à l’oeuvre dans ces journées. La province n’a pas bénéficié de tels prolongements car il n’y avait pas ou à peine de photographes d’art dans les villes du pays hors la capitale. De tels documents de première main sont donc l’apanage de Paris. A Lyon, seul le photographe professionnel René Basset a immortalisé quelques clichés mais uniquement dans les usines en grève sous contrôle du Parti communiste français. L’on dispose également d’une riche collection des affiches sérigraphiées de l’atelier populaire de l’école des Beaux-arts de Paris, reproduites et diffusées dans tout le pays, et qui signent l’iconographie spécifique de ce moment. Enfin pour terminer l’horizon des sources disponibles il faut signaler la profusion de tracts imprimés dans ces journées, avant, pendant, puis après mai 68. Deux chercheurs ont compilé la masse produite pendant les journées de mai sous le titre "Journal de La Commune étudiante". Les slogans rédigés sur les murs furent quant à eux collectés aussi par un laboratoire de recherche et furent donc sauvegardés de leur destin éphémère, jusqu’à nos jours.

Comme tout fait historique, Mai 68 n’est pas jailli de nulle part. Il possède une préhistoire. Mai 68 est surtout le fait, dans le monde, de la génération d’après- guerre, des dits : baby-boomers. Soit des héritiers de la deuxième guerre mondiale. Un héritage qu’ils avaient à cœur de solder. Après les dix premières années de reconstruction des pays, 1945-1955, la France, comme ses voisins européens démocratiques, entre dans l’ère de la consommation. De ce processus il faut exclure les deux dictatures du sol européen qu’étaient le franquisme et le salazarisme, lesquels tous deux tenaient leur population dans la plus grande disette. L’industrie embauche une main d’œuvre jeune, peu qualifiée, d’origine immédiatement rurale pour les besoins de son expansion. La classe ouvrière classique, hautement qualifiée, stable et syndiquée se voit concurrencée par ce nouveau recrutement.

En France le parti communiste règne en maitre dans l’industrie lourde et nationale, où sa courroie de transmission, la CGT, tient ses troupes bien en main.

Un monde coupé en deux

Marcuse
Adorno

En Mai 68, le monde est divisé par la guerre froide que se livrent l’espace soviétique et l’espace Etats-unien. Les partis communistes du monde occidental veillent à faire respecter cette binarité politique. Les opposants de gauche à ce partage du monde sont brillants, mais peu nombreux. Avec l’introduction de la consommation de masse, émergent aussi la reconstruction d’une pensée critique, corollairement avec la déstalinisation de l’URSS depuis le rapport Khroutchev. Un marxisme revisité se fait jour tant dans l’école de Francfort émigrée aux Etats-Unis, et immédiatement introduite en Allemagne fédérale, qu’en France par exemple avec le groupe Socialisme ou barbarie. Ce rajeunissement du marxisme, débarrassé de ses loques de la Deuxième Internationale et de sa nécrose soviétique connut une grande influence sur l’esprit international de mai 68. On lisait Herbert Marcuse à Berkeley et Adorno aux Etats-Unis comme au Japon, comme en Allemagne. En France, plus tard ces lectures se répandirent et notamment après mai 68. Mais en Allemagne universitaire, la génération intellectuelle d’après-guerre n’avait qu’une idée en tête : se venger du nazisme, reconstruire une civilisation humaine en Allemagne et régler ses comptes avec ses aînés. Il faut rappeler qu’après-guerre, les cadres allemands de l’époque nazie étaient toujours en poste après-guerre. Et cette dénazification gauchiste passait par celui qui apparaissait comme l’un des rares esprits allemands présentable : Karl Marx. On était bien loin en ces temps d’avant mai, de se souvenir en RFA de ses grands penseurs anarchistes qui en sont le fleuron. Tout était à reconstruire en Allemagne, l’anarchisme attendrait son heure. En France l’anti-stalinisme se distingua notamment dans le groupe Socialisme ou Barbarie avec Castoriadis, Gérard Lefort, Edgar Morin, Jean Malaquais, Ngo Van, Henri Simon, etc. etc.... Aux Etats-Unis il faut compter dans la génération 68, les enfants d’immigrés tout juste sauvés de l’extermination par leur exil hasardeux sur le sol américain. Etc. Ainsi peut-on retracer dans toute la planète insurgée de mai 68, les généalogies des horreurs historiques de la seconde guerre mondiale qui précédèrent et présidèrent à l’éducation de la génération 68.

Et l’anarchisme ...

Quant à l’anarchisme, il se trouvait avant mai 68 en situation précaire. Il avait péniblement survécu à la guerre, et de plus, il héritait d’une expérience singulière et puissante, la révolution espagnole de 1936-39. Son échec et son exil se répandirent tant en Europe qu’en Amérique du sud. Les inextricables démêlés des combattants espagnols en exil furent l’une des sources de mai 68.

Dès les années soixante en France, se fomentent des groupes de pensée et de propagande d’extrême-gauche qui se donnent pour but l’abolition du capitalisme. A partir d’innombrables scissions depuis le parti communiste français jusqu’aux oppositions de gauche, maoïstes, trotskystes, luxembourgistes, en grande partie domiciliées dans le monde étudiant et universitaire, mais plongeant çà et là dans les marges ouvrières comme par exemple Voix Ouvrière ou l’équipe de Spartacus en France, l’anti-stalinisme acquit une audience jusqu’ici inégalée. Non point massive, mais audible. Une audience que les seuls anarchistes jusqu’ici n’avaient jamais atteinte.

Rubel

Au sein même de l’anarchisme, la querelle faisait rage entre les anciens et les nouveaux. Les anciens qui avaient dû traverser l’épreuve de la guerre et du stalinisme triomphant notamment en France, arrivaient au bout de leurs forces. La jeune garde pour sa part, innervée dans la révolution espagnole, séduite en grande partie par le marxisme rénové dans une lecture telle que celle de Maximilien Rubel, tentant de réconcilier les deux protagonistes révolutionnaires en une belle union sacrée, élaborait les prémisses de ce qui fut exactement mai 68, la convergence de ces divers cénacles de pensée vers une action commune. Des acteurs de l’époque ont témoigné de leurs activités, tant dans les mouvements de l’anarchisme espagnol en exil, chez les jeunesses libertaires, que dans les groupes de la Fédération Anarchiste. Eloquent à cet égard est le groupe des situationnistes, qui mobilisa beaucoup d’énergies dans les années précédant mai 68. Ce groupe d’abord lettriste et artistique, puis plus spécifiquement politique était de ceux qui se dévouèrent à un marxisme déstalinisé et une sorte de retour aux sources, avec le jeune Marx. Mais en même temps et pour une raison finalement non explicite, ce groupe, à la veille de mai 68 s’intéressa aux anarchistes.

Peut-être en cela inspiré par le mouvement des provos aux Pays-Bas où des Situationnistes avaient des amis. Il y eut des rencontres et des débats entre les uns et les autres, dont il reste de nos jours des bandes sons enregistrées. Il en sortit une nouvelle tendance syncrétique, portée par des anarchistes de la jeune école, tous enthousiasmés par les propositions théoriques situationnistes, qui s’identifièrent dans le creuset de L’Hydre de Lerne, un regroupement provisoire qui dura quelques mois. Au feu la bagarre Marx-Bakounine, c’était du passé, dont, en mai 68, on faisait table rase. Parmi les surgeons les plus significatifs de mai 68, et les plus créatifs, il faut citer Le Mouvement du 22 Mars, une innovation de mai 68 et qui s’est auto-dissoute début juin 68. Ce mouvement provenait surtout d’anarchistes jeunes, en lutte contre leurs ainés qu’ils accusaient d’immobilisme et de statuaire, auxquels s’agrégèrent dès mars 1968, des étudiants d’autres provenances gauchistes, ex-trotskystes, ou même ex-UEC (Union des étudiants communistes en dissidence avec leur parti de tutelle). Ce mouvement connut des répliques à Lyon et à Toulouse, voire à Nantes, avec chaque fois des particularités locales.
Mai 68 était fin prête à l’éclosion.

Et le monde ouvrier ...

On le voit, l’accent ici est porté sur le monde étudiant. Concernant le monde ouvrier, de nombreuses grèves sauvages et manifestations non moins spontanées avaient émaillé les années soixante, échappant au contrôle de leur syndicat de tutelle. Ces manifestations furent parfois violentes, se heurtaient avec la police, et intéressaient au plus haut point les groupes étudiants qui par ailleurs ne cessaient de scander : "étudiants, ouvriers tous unis". En effet, le monde étudiant n’envisageait pas de réaliser une révolution à lui tout seul, et n’espérait qu’une chose, que le monde ouvrier se dresse, voire, le monde paysan itou. Mais en l’an 68 la déstalinisation de la pensée n’a pas achevé son cycle, et le prolétariat qualifié reste la référence première de toute menée révolutionnaire digne de ce nom. Ce n’est qu’à l’épreuve de la pratique qu’il s’avéra que les ouvriers susceptibles d’entente avec le monde étudiant et nommément avec les groupes politiques gauchistes étaient de préférence ces jeunes recrues de la nouvelle industrie, innocents des monopoles syndicaux. Particulièrement les maoïstes avaient à cœur de gagner la classe ouvrière et dédiaient leurs efforts aux portes des usines. C’est notamment grâce à ces militants que des liens avec des ouvriers purent se nouer dans l’action des journées de mai. Le mouvement anarchiste comptait bien des ouvriers dans ses rangs et majoritairement en cette époque. Mais leur anarchisme les isolait de fait de leurs camarades de travail. Ils étaient dans une problématique tellement opposée aux usages ordinaires que leur qualité d’ouvriers ne favorisait pas ou rarement, une expansion politique dans le prolétariat, sauf peut-être à Saint-Nazaire, où la jonction se réalisa en effet. Quant au militantisme paysan, il se caractérisait d’abord par un engagement des chrétiens de gauche. Il ne représentait pas encore une priorité pour les révolutionnaires, sauf quelques rares anarchistes et pourtant, c’est bien lorsque les syndicats paysans entrèrent en action que le mouvement de Mai 68 bascula vers son apogée.

C’est ainsi que si Mai 68 est décrit souvent, à juste titre, comme la plus grande grève et la plus longue de l’histoire moderne, -les chiffres tournent autour des dix millions de grévistes- c’est à vrai dire un paradoxe qu’il faudra expliciter. Ce n’est pas le prolétariat de Mai 68 qui mit le pays en mouvement. Il était cadenassé d’une main de fer par le parti communiste français qui, pour rien au monde, n’aurait admis une révolution de quelque nature que ce fût. Le Parti communiste considérait la classe ouvrière française comme sa propriété et s’il se fit connaitre dans mai 68, c’est comme force anti-révolutionnaire. De ce point de vue, il n’est que de consulter la presse imprimée lors des journées de Mai par le PCF pour s’en convaincre. Le pouvoir gaulliste trouva en ce parti son meilleur allié.

Les journées de Mai 68 !

S’il faut énoncer quelques moments clefs des journées de Mai 68 à proprement parler, alors ce sera le 3 mai et la comparution d ’étudiants devant un tribunal universitaire à la Sorbonne. Ce fait suscita un regroupement nombreux d’étudiants et de premières échauffourées au quartier latin. Dès lors réunions et assemblées, tracts et conciliabules se multiplient ; puis l’on parvient à la date du 10 Mai 1968, des premières barricades au quartier latin. Lorsqu’on parle de barricades de Mai 68, il n’est que de se reporter aux photographies de l’époque. La seule rue Gay-Lussac l’illustre. Toute la rue est dépavée, hérissée de voitures sur le côté et barricadée jusqu’à l’aube. Puis la Sorbonne est occupée le 11 mai, et les groupes révolutionnaires en disposent. Elle devient l’épicentre des projets révolutionnaires, son quartier général. Pendant ce temps les usines ne sont toujours pas en grève. En revanche toutes les universités des grandes villes du pays sont occupées le lendemain de la Sorbonne et abritent leurs comités d’occupation.

C’est pourquoi l’appellation la plus appropriée à cet évènement qu’est Mai 68 est "Le mouvement des occupations", car dès lors l’occupation d’un lieu, d’une institution, puis d’une usine ou d’un atelier, d’une entreprise fut le mot d’ordre général. Avec l’occupation se créa le comité d’action de l’occupation. Il en fut partout. Le comité d’action est la base du mouvement de mai. Il en fut toute sorte, occupation d’étudiants puis de lycéens, puis d’ouvriers puis de toutes les professions, comme par exemple les médecins et personnels de santé des hôpitaux psychiatriques, etc. et les paysans. Trois grandes nuits des barricades émaillèrent le mouvement de Mai 68 à Paris, une seule nuit des barricades dans les autres villes de province- Bordeaux, Nantes, Lyon, Toulouse. Au tournant de mi- mai 68, le PCF décida qu’il ne pouvait plus retenir ses troupes et qu’il serait plus efficace contre le mouvement en se mettant à ses côtés. C’est ainsi que les occupations d’usines se mirent en place sous étroite surveillance. A ce tableau général il faut apporter d’importantes nuances. Des ouvriers indociles se joignirent aux émeutes étudiantes très tôt début mai et dès le 10 Mai, ils participaient aux barricades. Dans leurs usines, les controverses allaient bon train et les tentatives d’occupation surgirent en main endroits. Notamment là où des grèves sauvages et émeutières avaient eu lieu les années précédentes. Certains récits rapportent cette ébullition masquée par l’épaisseur de l’évènement majoritaire, mais de fait, la fraction ouvrière nouvellement prolétarisée prit part tôt aux agissements de Mai 68. Ils venaient dans les universités ouvertes à tous, suivre les débats et les assemblées générales en direct. Ainsi chacun pouvait se forger sa propre opinion.

Les archives de police nous offrent un panorama de qui furent les insurgés de Mai à partir des arrestations opérées lors des manifestations de Mai 68, qui étaient quasi quotidiennes. Les manifestants étaient massivement jeunes, toutes professions confondues. L’extrême jeunesse d’une fraction des manifestants étonna les observateurs : de 13 ans à 17 ans pour les lycéens et apprentis des écoles techniques, bien avant l’âge universitaire. L’on compta aussi, une frange de manifestants immigrés que j’évaluerais à 10%, tous provenant des pays du sud pourvoyeurs de main d’œuvre : Portugal, Espagne, Italie, Maghreb. Tous étaient expulsés le lendemain même de leur arrestation. Peu de femmes en raison du fait que la police à l’époque s’intéressait peu aux femmes manifestantes, qui furent donc peu arrêtées. Spécificité parisienne sur l’ensemble du pays, on compte dans les arrestations bon nombre de professions libérales et de cadres, comme des photographes et journalistes étrangers, venus humer sur place le parfum de l’émeute. En ce qui concerne l’origine géographique des manifestants il faut indiquer une bonne proportion de banlieusards ou de recrues des quartiers populaires de Paris comme de la province.

Cependant il ne faut pas considérer les manifestations comme l’expression ultime de Mai 68. Le travail de fond avait lieu dans les assemblées générales et dans les comités d’action qui réunissaient les doléances de chaque profession, de chaque groupe, de chaque thématique. La moitié du pays en grève produisit une masse considérable de recommandations, revendications et autres restructurations, chacun sur son lieu de travail, dont il est difficile d’apprécier l’usage ultérieur qui en fut concrétisé.

Le 12 juin, au cours d’une manifestation à proximité de l’usine Renault de Flins, un lycéen fut noyé dans la Seine par la police. C’était le glas de Mai 68. Deux jours plus tard, deux syndicalistes étaient à leur tour assassinés. La Sorbonne fut rendue à ses gestionnaires et les universités de province suivirent le mouvement. Mi-juin, la révolte était vaincue et le pouvoir gaulliste organisait des élections que le Parti communiste crut gagner. Il les perdit, et le slogan des révolutionnaires était "Elections piège à cons". L’élan de Mai 68, fit sa route en d’autres lieux, par d’autres chemins.

La répression qui s’abattit sur les soixante-huitards fut importante, la chasse aux gauchistes fut constante pendant les cinq années qui suivirent. Des cadres révolutionnaires furent emprisonnés pour une durée de un mois voire davantage, et des bouc-émissaires furent aisément trouvés parmi la jeunesse populaire précaire qui prit part aux affrontement. Ainsi à Lyon, Paris et Bordeaux, des jeunes "Trimards, loubards et zonards" furent emprisonnés de un an à dix-huit mois pour des faits taxés de droit commun, mais qui provenaient directement de mai 68, sans que les révolutionnaires ne manifestent beaucoup leur solidarité à leur anciens co-équipiers.

Après coup ...

La plupart des commentateurs de mai 68 cependant considère que Mai 68 a duré dix ans. C’est une perspective que je ne partage aucunement, mais dont il faut présenter les contours. Dès la rentrée scolaire de l’automne 1968, des expérimentations et des innovations dans de nombreux secteurs se firent jour. Des journaux paraissaient en abondance sur tous les sujets : ainsi Mathusalem le journal des vieux. Tous les sujets furent abordés : prisons, travail intérimaire, handicapés, enfance en danger, puis féminisme, homosexualité, écologie, non-violence, anti-nucléaire, pédagogie alternative, et cela jusqu’à la fin des années 1970. Les groupes d’extrême-gauche se reconstituèrent après leur dissolution de fin juin 1968 et se renommèrent, mais ils évoluèrent également au cours des années 1970. Ainsi par exemple la LCR trotskyste se mobilisa-t-elle pour les comités de soldats dans une intense campagne de responsabilisation des jeunes appelés, en un temps où le service militaire était obligatoire, sur le thème : "Soldat, sous l’uniforme, tu restes un citoyen". Les maoïstes quant eux s’en furent dispenser des cours d’alphabétisation aux travailleurs immigrés dans les foyers Sonacotra où ils logeaient. Parallèlement la culture américaine déferlait sur l’Europe, avec son lot de hippies, de contre-culture, d’esthétique psychédélique et les drogues se répandirent dans la classe moyenne avec une intensité nouvelle. Les uns criaient que cette démobilisation bourgeoise allait noyer la révolution, d’autres au contraire considéraient que l’exploration des portes de la perception élargirait les confins des consciences.

De son côté l’anarchisme connaissait une situation paradoxale. Jamais le mot anarchie n’avait connu un tel engouement que pendant les journées de Mai, tout le monde voulait être anarchiste. Un compagnon de route du parti communiste aussi zélé que Jean-Paul Sartre déclarait sans rire qu’au fond il était anarchiste. Les insurgés eux-mêmes du mouvement du 22 mars parlaient plus volontiers d’anti-autoritarisme que d’anarchisme à proprement parler, lequel relevait plutôt d’une tradition stricte incarnée par la vieille FA. Mais le vieil anarchisme, bien qu’ayant entièrement et pleinement pris sa part dans Mai 68, sortait exsangue des évènements. La jeunesse anarchiste ne répondait plus aux critères classiques du vieil anarchisme. Elle muait. Du recrutement ouvrier de l’anarchisme du premier vingtième siècle (à la différence de l’anarchisme du XIX e siècle, l’anarchisme de l’entre- deux guerres était devenu étroitement ouvrier, abandonné de ses soutiens artistes et intellectuels de la fin du XIXe siècle), l’anarchisme muait lentement vers un recrutement social de classe moyenne. Au surplus, les tentations d’outre-Atlantique dans la contre-culture modifiaient beaucoup le visage de ce que l’on appelait sommairement de l’anarchisme. Aux Etats-Unis eux-mêmes, des mouvements d’action directe très larges se produisirent jusque vers 1972, date où un coup d’arrêt répressif de grande ampleur fut donné au mouvement américain. On parla des Diggers qui distribuaient de la nourriture gratis sur les trottoirs des villes de l’ouest, des Panthères grises qui s’intéressaient aux vieux, des Weathermen, et d’un nombre incalculable de groupes tous engagés dans les révolutions du personnel et du collectif. Les communautés et les retours à la terre se répandirent partout des deux côtés de l’Atlantique.

Peu à peu l’anarchisme classique se ressaisit et se restructura. Il y avait eu le congrès de Carrare en juillet 1968, qui devait inaugurer l’Internationale des Fédérations Anarchistes et fut quelque peu détourné de son objectif premier par l’affrontement entre les anciens et les modernes de l’anarchisme. Mais au milieu des années 1970, l’Alliance Syndicaliste entreprit de recréer un syndicalisme anarchiste, tombé aux oubliettes et peu à peu dans cet élan, la Fédération Anarchiste se reconstitua dans son identité spécifique. D’autres groupes anarchistes se constituèrent également après Mai, tel que l’ORA par exemple.

Tous les pays connurent leur révolution de Mai 68, où de Lausanne à Belgrade, via Mexico, Tokyo et Tunis, la jeunesse manifestait. Les dictatures ibériques s’effondrèrent quelques années plus tard, avec la mort naturelle de leurs chefs. Le 25 avril 1974, les militaires portugais réalisèrent leur prise du pouvoir et chassèrent le fascisme. Alors les deux pays connurent leur renouveau. L’Europe de l’Est resta sous la férule soviétique pour encore vingt ans. Quant à la contre-révolution elle se répandit dès l’automne 1968. Des penseurs conservateurs s’employèrent à nier l’évènement, à le dénigrer, le minimiser, le diffamer. Les mouvements d’extrême-droite se recomposèrent eux aussi et fondèrent leur club de pensée fasciste, le GRECE, qui finit par gagner vingt ans plus tard, les hautes sphères du pouvoir politique français. Dès l’aube des années 80, la contre-révolution était à la mode. La plupart des gauchistes était passée, en prenant de l’âge " Du col Mao au Rotary club". Le Front National gagna en notoriété, ce qu’il n’avait jamais encore réussi depuis sa fondation. Et jusqu’à nos jours, aucun conservateur n’omet de rappeler qu’heureusement que mai 68 est bien fini.

Toutefois nombreux sont celles et ceux qui considèrent qu’un héritage riche et fécond de Mai 68 s’est implanté dans la société d’une part, dans les usages contestataires d’autre part. Il s’agit là d’un débat complexe tant le développement du capitalisme dans les sociétés concernées est sans doute autant responsable d’une évolution sociale que les militants et citoyens des pays. On peut citer l’exemple de la pédagogie libertaire, qui effectivement ressuscita de ses cendres en Mai 68 et après, dans de nombreuses tentatives et publications, et s’étendit au long des décennies. Et quand bien même des approches moins hiérarchisées prévalent de nos jours dans la coutume militante en général, il semble prudent de ne pas conclure hâtivement à une expansion fébrile de l’anarchisme.
La culture libertaire est indéniablement plus large de nos jours qu’entre les-deux-guerres. Les maisons d’édition qui ouvrirent après Mai 68 et les catalogues des publications attestent incontestablement d’un lectorat élargi et de ressources nombreuses, larges et variées. Il en va surtout d’un effondrement définitif du stalinisme et de la pensée autoritaire en général, dont les adeptes se tournent désormais vers la pensée libertaire et ses œuvres pour reformuler une condition sociale acceptable. Toutes choses qui nous rapprochent du "Temps d’harmonie".

Claire Auzias