Géographie sociale, mésologie et critique de l’écologie
Article mis en ligne le 10 juillet 2021
dernière modification le 15 juillet 2021

Le social-darwinisme est adopté et farouchement propagé par le zoologue prussien Ernst Haeckel (1834-1919) que Reclus dénonce comme étant le « professeur (…) “garde du corps“ des Hohenzollern » [1] et dont il pointe l’anti-socialisme publiquement proclamé lors d’un congrès de naturalistes à Munich en 1877 [2]. Or Haeckel est l’inventeur de l’écologie (1866), science qui analyse les interrelations entre les espèces vivantes, entre elles et leur environnement, à partir d’une approche biologique qui met l’accent sur l’hérédité et le triomphe des mieux adaptés ou des plus forts. Comme le remarque le géographe Charles Flahault (1852-1935) dès 1899, « l’écologie est devenue une branche des sciences biologiques » [3]

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Ernst Haeckel

Reclus qui ne peut pas admettre une telle base et qui critique la position idéologique de Haeckel n’adopte donc pas l’écologie, ni le mot, ni la chose, de même que Metchnikoff ou Kropotkine (Pelletier, 2012b. Il lui préfère la mésologie, ou « science des milieux » qu’il insère dans ce qu’il appelle la « géographie sociale » lors de sa préface dans L’Homme et la Terre (H&T, 1905). Mais le géographe versaillais Vidal de la Blache (1845-1918) adopte dès 1903 l’écologie comme étant une sorte de biogéographie, tandis que les naturalistes américains la prônent en remplacement de la géographie végétale à partir de leur congrès de Madison en 1893. La mésologie tombe en désuétude.

« Milieu » est l’une des notions-clefs de la géographie reclusienne. Elle est ancienne en France puisqu’on la trouve chez Pascal ou Diderot dans une dimension physique (« espace matériel à travers lequel passe un corps dans son mouvement »), mais le positivisme la popularise dans un sens nouveau. Auguste Comte esquisse en effet au début de sa réflexion une « mésologie », ou « étude théorique du milieu », à laquelle il revient dans son Système de politique positive (1851-54).

Louis-Adolphe Bertillon

Louis-Adolphe Bertillon (1821-1883), socialiste proudhonien, médecin, anthropologue et démographe, reprend cette idée au cours des années 1860-1870 sous l’angle de l’éthologie humaine (ou adaptation de l’espèce humaine aux milieux). Reclus, également lecteur de Comte, expose la mésologie de Bertillon dans les premières pages de L’Homme et la Terre (1905), tout en l’élargissant. Car, selon lui, il faut combiner le temps long (comme on dirait de nos jours) et le temps court, à toutes les échelles.

Ainsi, « l’histoire de l’humanité dans son ensemble et dans ses parties ne peut donc s’expliquer que par l’addition des milieux avec ‘intérêts composés’ pendant la succession des siècles ; mais pour bien comprendre l’évolution qui s’est accomplie, il faut apprécier aussi dans quelle mesure les milieux ont eux-mêmes évolué, par le fait de la transformation générale, et modifié leur action en conséquence » [4]. Reclus prend alors les exemples des glaciers qui avancent ou qui reculent, des fleuves plus ou moins maîtrisés, les finisterres qui peuvent se transformer en point de départ, ou les plaines forestières qui deviennent riches quand elles sont débroussaillées.

Le « milieu général se décompose en éléments innombrables », parmi lesquels Reclus distingue le « milieu-espace », ou « milieu par excellence », « appartenant à la ‘nature extérieure’ » (concept véhiculé par Bakounine), ou encore « ambiance » ou « milieu statique primitif ». S’y ajoute le « milieu dynamique », combinaison complexe de « phénomènes actifs », où la « marche des sociétés » est composée de « poussées progressives ou régressives » (notion utilisée par Proudhon à partir de Vico). En somme, il s’agit de « forces premières ou secondes, purement géographiques ou déjà historiques, variant suivant les peuples et les siècles » [5]. La « dynamique » reclusienne s’avère très proche de ce que Proudhon appelle le « mouvement », une notion centrale dans son œuvre quoiqu’insuffisamment explorée par les analystes.

C’est cette « dynamique » du « milieu-espace » et du « milieu-temps » qui constitue la « civilisation », comme Reclus le remarque presque incidemment : l’ensemble des « nécessités de l’existence » agit et réagit « sur le mode de penser et de sentir », « créant ainsi, pour une grande part, ce qu’on appelle ‘civilisation’, état incessamment changeant d’acquisitions nouvelles, mêlées à des survivances plus ou moins tenaces. En outre, le genre de vie, combiné avec le milieu, se complique… » [6]. C’est même, plus exactement, la « demi-civilisation puisqu’elle ne profite point à tous » [7].

Le refus du social-darwinisme, la prise en compte de la mésologie et la critique de la téléologie historique expliquent pourquoi les géographes anarchistes considèrent les peuples « dits primitifs » à égalité avec les peuples « dits civilisés », outre leur condamnation des génocides pour des motifs humanitaires ou cosmopolites. Cette question rapproche leur géographie de l’anthropologie [8].

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